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Premières pages :
"Pas nécessairement une aile."
Steven Jay Gould,
"L'adaptation", La Foire aux dinosaures.
Tu es mort. Dans une pénombre nouvelle un corps est étendu, en surimpression les lettres des trois mots flambent. C’est pas grave, dit Jules en te regardant. Est-ce donc que tu as l’air grave ? J’en refais une et cette fois tu vas voir ! Il ne te regarde plus, à présent, c’est l’écran de son ordinateur qu’il regarde, et tu vois que c’est vrai, il a raison, le paysage est le même que tout à l’heure, l’angle de vue est le même, le personnage, de trois quarts dos, est debout, dans la même posture un peu raide : tout peut recommencer. Et il recommence, Jules, on voit qu’il sait à l’avance qu’un mutant – tu lui empruntes le mot – va sortir, juste là, derrière le tuyau à la peinture écaillée, c’est pour ça qu’il reste là à attendre qu’il apparaisse ; même toi, tu le sais, maintenant. Il te le dit d’ailleurs : y en a un là, tu vas voir, je vais le ratatiner. Et c’est vrai, encore, qu’il le ratatine ; c’est vrai qu’il fait vraiment tout ce qu’il dit, même si parfois, un infime imprévu le prend au dépourvu, et c’est l’occasion pour l’enfant de rire de lui-même : tu as vu ? j’ai failli me faire avoir ! il est sorti à gauche, celui-là ! Il n’en dit pas plus, il n’a pas le temps ; vous ferez la conversation une autre fois, pourtant tu avais envie, en fait tu avais prévu de faire un peu la conversation avec lui ; c’est rare que tu puisses faire vraiment la conversation avec un enfant, de plus en plus, les circonstances ne s’y prêtent pas.
Puis de sa voix toujours un peu basse Paul est venu te dire que l’apéritif était prêt, que tu pouvais venir maintenant si tu voulais, et il a eu une phrase, quelque chose comme une plaisanterie sur les désirs d’enfance, ou les retours en enfance, ou les désirs de retour en enfance, que tu n’as pas bien comprise, et maintenant que tu descends derrière lui l’escalier, tu t’interroges vaguement sur le sens de cette phrase, sans doute empreinte d’une moquerie bienveillante, et tu crois deviner que peut-être si tu ne l’as pas bien comprise, c’est parce que ce n’était pas le contenu de la phrase que tu écoutais, mais la voix de Paul dont tu remarquais encore une fois la qualité étonnante, cette capacité à se faire entendre sans augmenter de volume, même dans une ambiance bruyante ; tu te dis que ce doit être une question de fréquence sonore, la physique pourrait expliquer cela, la voix grave de Paul doit s’exercer dans un registre où les autres sons sont rares, c’est pour cela que tu as l’impression de l’entendre comme de l’intérieur, en quelque sorte, surtout quand, comme à l’instant, il parle dans ton dos ; et en même temps une partie moins rationnelle de ta pensée propose une autre explication dont le caractère un peu infantile te fait sourire, reposant sur l’homonymie de vos prénoms.
Quatrième de couverture :
Tu n’aurais pas cru, non, tu n’aurais pas cru, qu’à l’occasion d’un congé impromptu, d’une toute petite semaine de temps
libre, toi dont, la vie est si bien réglée, toi qui as toujours tout réussi, à qui rien jamais n’a été refusé, dans tous les domaines, croyais-tu ; tu n’aurais pas cru que, sans raison
apparente, ta pensée puisse devenir la proie d’une inflation incontrôlée ; que ta pensée puisse devenir cette tumeur en quête de clarté qui,
aujourd'hui, te laisse enfin soupçonner que non, tu n’as pas tout réussi. Il a dû t’arriver de rater quelque chose, il y a longtemps déjà, quelque chose dont l’absence a fini par faire de toi,
malgré toi – au gré d'une lente et hasardeuse évolution – ce solitaire, cet égoïste ; cet aveugle.
Echos
- Monsieur Le Comte au pied de la lettre, 7 octobre 2010 (Quidam éditeur)
- Tu, été 2010, dans la revue l'Anacoluthe.
- Lire et écrire, quoi (en résidence sur Mélico) 1 : Une histoire de prescription, quoi, 2 : Ecrire, c'est lire encore, 3 : Le sujet comme appât, quoi, 4 : Pour en finir avec les mauvais sujets, 5 : Il paraît qu'il faut rentrer, 6 : La littérature, c'est foutu.