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Pierre Jourde, Le Maréchal absolu.

Raymond Federman, A qui de droit.

Claude Chambard, Carnet des morts.

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- Lundi 28 avril à 14h55, dans le cadre de l'émission le Carnet du libraire d'Augustin Trapenard sur France Culture, Sidonie Mézaize, de la librairie Kyralina à Bucarest, parlait de Rien (qu'une affaire de regard).

- Samedi 14 juin de 17h à 18h, Pierre Jourde, Guy Goffette et moi-même étions les invités d'Augustin Trapenard pour son émission le Carnet d'or, qui portait sur le thème de la réécriture.

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Couv LeComte 1(Quidam éditeur, 2010)

 
 

Premières pages

Quelques mots pour le baptême de Monsieur Le Comte

 

Echos :

 

- Si le Plume de Michaux était kidnappé par de diaboliques oulipiens, il ressemblerait à Monsieur Le Comte, par Charybde 2, sur Sens critique (avril 2013)

 

Publié en 2010, le cinquième ouvrage (le deuxième chez Quidam Editeur) de Philippe Annocque nous invite à suivre quelques instants des singulières pérégrinations d'un possible anti-héros nommé monsieur Le Comte, sur une centaine de pages enlevées.

Créature pourtant peu sympathique et hérissée de défauts, jouet de son auteur tout-puissant quoique paradoxalement bien modeste, cette figure de papier promène son regard sans malice et ses délectables jeux de langage dans les méandres de situations quotidiennes ordinaires que l'imagination de l'écrivain - et les fantasmes, mis à contribution, du lecteur - peuvent à tout moment faire basculer dans l'intrigue policière, le thriller, l'horreur, le roman à l'eau de rose, et bien d'autres possibles encore.

Savant et jouissif mélange détonant, dans lequel le nonsense impassible du Plume d'Henri Michaux aurait été concassé et retourné par de diaboliques séides de l'Oulipo, pour une lecture d'une rare drôlerie, occasionnant un bon nombre de vertiges langagiers.

À recommander sans hésiter.

"Monsieur Le Comte n'en était pas loin, de les croire. Il avait vu avec angoisse à la rue Sadi-Carnot de son ordre de mission correspondre dans la réalité une rue juste Carnot, plutôt suspecte. Il avait cependant courageusmeent poursuivi sa mise en boîtes, et avait constaté avec un regain d'espérance que la diminution de la liasse de cartons dont il avait la charge paraissait sur le point de coïncider avec l'approche progressive de l'extrémité de la rue ; puis, parès un suspense que le conteur par respect des consignes syndicales a délibérément refusé de soutenir, le monde entier s'était fissuré, lézardé, crevassé, pour finalement et naturellement s'effondrer autour de lui : en effet, alors que la dernière boîte aux lettres, la sept cent treizième, avait été pourvue de son carton, il en restait encore un, le fameux sept cent quatorzième, incongru, presque obscène, qui maintenant passait tragiquement d'une de ses mains à l'autre, aussi indélébile que la tache à la main de Lady Macbeth, aussi indécollable que le sparadrap à la casquette du Capitaine Haddock."

 

- Citation dans En Tarzizanie, roman poème d'Orion Scohy édité chez POL (avril 2012)


- Monsieur Le Comte pour le meilleur et pour le pire, par Christophe Martinez, sur Culturopoing (19 décembre 2010)

 

 Un an après son roman Liquide publié chez le même Quidam éditeur, Philippe Annocque démontre avec virtuosité qu'il possède assurément plus d'un tour dans son sac. A l'instar de Monsieur Le Comte, le personnage facétieux de son récit, l'auteur dévoile d'une oeuvre à l'autre un visage polyfacétique miroitant la thématique commune à ces deux textes, à savoir la quête d'identité.

 Pour qui se prend-il Monsieur Le Comte? Tour à tour cycliste qui déambule dans la banlieue parisienne pour réparer les infortunes des ménagères vouées à une décapitation incertaine, puis dans l'espoir de délivrer dans la rue Carnot le 714ème carton publicitaire qui lui a été remis, champion de trampoline improvisé dans un magasin de literie, frère siamois d'un ex-bibliothécaire qui a perdu la face depuis que son alter-ego la lui a dérobée? Ne nous méprenons néanmoins pas sur les desseins de ce conte hors du commun, dont l'auteur même ignore les tenants et les aboutissants, au même titre que les rebondissements inopinés qui traversent la chevauchée héroïque du personnage principal. Remettons les pendules à l'heure et les compteurs à zéro pour éviter de s'emmêler les pédales dans le fil alambiqué de cette authentique calembredaine. Afin d'arriver à ses fins, le lecteur devra avant tout se mettre dans la tête de son personnage, le seconder dans ses élucubrations et autres circonvolutions narratives autour de cette obstination à prendre sans vergogne les mots au pied de la lettre, à les charcuter, à les associer, à se les approprier dans le but de leur donner un sens opportun, comme lors de cette fuite saugrenue sur l'épaule de Darwin afin de prendre au sens propre, comme suggéré par le gorille menaçant aperçu à l'entrée du jardin zoologique, ses jambes à son cou.

« Or, en effet il n'y a qu'un pas somme toute, à peine un saut de puce, de dévisager, à défigurer, tout juste le passage précisément du figuré au propre. Et dans ce saut de puce c'est bien tout l'équilibre du monde qui est en jeu, car s'approprier une figure (ou passer d'un sens à l'autre), n'est-ce pas ni plus ni moins faire du reflet le tangible, du portrait le modèle, de la fiction le réel? »

 Malgré son héritage partagé avec son double, Monsieur Le Comte possède un style composé d'une pléiade de figures (dont l'allitération est l'une des figures de proue) qui le rend si attachant et reconnaissable parmi ses congénères.

Dans cette fantaisie multi-directionnelle où les indices sont distillés au Comte goutte, en italique, ou en filigrane, les hypothèses se démontent, se construisent et s'imbriquent au fil de l'eau afin de submerger le lecteur éventuel qui aurait cru pouvoir s'extirper de ce chaos verbal. Invité à se transformer alternativement en joueur de console, en œil expulsé de son orbite, en spectateur cinématographique, le récit prend une dimension surréaliste qui vient se greffer à la ré-alité.

La mise en abyme, de plus en plus étourdissante en avançant dans l'aventure, réinvente sans cesse la nouvelle scène qui se trame, renversant les précédentes dans un méli-mélo dont conteur et lecteur semblent être complices au détriment de l'intégrité des personnages.

L'omniscience élémentaire du narrateur risque cependant d'être mise en péril par l'importance de Monsieur Le Comte, affirmée dès le début du récit, lui qui bien qu'orphelin, s'apparente au dit-vain, à l'inverse de son frère siamois, l'écrit-vain.

 

- Billet sur le blog Coryphée, par Aléna (9 décembre 2010)

 

J'aurais voulu écrire un mot à Monsieur Le Comte. Mais un mot, c'est peu. Je pourrais peut-être lui écrire une lettre. Mais une lettre, c'est encore moins.

Alors?

Résonnons (car parfois la raison creuse) : si je lui écris un mot, un seul, je risque de commencer par "je" - me connaissant ! (s'il reste quelque chose à connaître, car là est un peu le sujet.) Mais je sais ce que dira Monsieur Le Comte, qu'il manque à mon "je" une lettre : le "u". Le "u" de "jeu" - car, paraît-il, le "je" n'est qu'une fonction grammaticale, pardon : une fiction grammaticale - voilà que l'on fait i. Oh ! Écrire un mot, vraiment c'est trop compliqué.

Je vais donc écrire une lettre. Mais quelle lettre? La lettre qui manque? J'enverrai donc à Monsieur Le Comte une lettre manquante, absente, une lettre blanche (sur fond blanc). Il sera content certainement, lui qui tient du "dit-vain"*.Mais comprendra-t-il de quoi il s'agit, si je lui envoie mon rien, enfin, je veux dire, ma lettre manquante ? Et que dira-t-il de toutes les ombres qui planent sur la page ? De toutes les ombres non encore "délivrées"* et qui embarrassent la page ? Est-ce que, une fois "délivrées"*, le "u" de mon "je" apparaîtra ?

Il faut toujours essayer. Mais j'y pense ! Je ne sais pas son adresse ! Du moins, je crois connaître son adresse à bicyclette : il n'en n'a là aucune... Et pour le reste, je crains que, voulant à lui m'adresser, je ne trouve plus personne... car il paraît aussi que monsieur Le Comte résonne, comme le "dit-vain"* en cathédrale. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est son auteur. Car Monsieur Le Comte, écrit monsieur Annocque, est une "figure"* comme la personne est personne.

Je vais donc écrire à monsieur Annocque, pour lui dire mon rien. Il sera content sûrement. Un beau rien tout neuf. Mais j'y pense ! Je pourrais attendre monsieur Le Comte au pied de la lettre, il finira bien par venir et moi peut-être un jour, enfin sage, par y redescendre. Monsieur Le Comte, alors, me rendra mon "u".

J'ai bien pensé écrire un "vrai" billet, un com(p)te-rendu ("Rendez nous monsieur Le Comte !" aurais-je dû crier à tue-tête), un billet officiel et pompeux, dans lequel je me serais gaussée de faire une explication de texte. Vous savez du genre : "Monsieur Annocque traite de l'identité à travers l'usage de la langue et celui des livres gangnagna". Ah ! J'aurais bien eu du mal ! Allez donc déplier un texte pareil ! Et le replier après ! Un labyrinthe Babelien, ou borgesien.

Une lettre, ça suffit !

 

- D'un coup de pédale, par le Préfet maritime, sur l'Alamblog (5 décembre 2010)

 

Couverture très réussie pour le nouveau opus de Philippe Annocque, une fantaisie nonsensique à base de monsieur Le Comte.
Monsieur Le Comte n'est pas plus aristocratique que vous et moi. Il est même plutôt banal, M. Le Comte. Il s'emploie à la distribution promotionnelle et dispose même d'un vélocipède. Il dispute avec des moustachus imaginaires et pédale pour rejoindre des lieux où doit être rempli son office.
Un essai de rhétorique farce au fil de la jante.

 

- Lettre au bibliothécaire, par Sophie K, sur Strictement confidentiel (26 novembre 2010)


Cher Monsieur,
Après avoir lu les aventures de notre ami - je ne dirai pas « commun », puisqu'il est tout sauf commun, décidément - Monsieur Le Comte, je tiens à vous en donner des nouvelles par cette lettre enthousiaste. La virtualité de ma missive protègera sans doute celle-ci de la gourmandise de la Mérule pleureuse, tout en me permettant d'exposer à vos yeux... mais au fait, en possédez-vous, des yeux ? Veuillez me pardonner si je commets là un impair : nous ne nous connaissons pas, je n'ai pas encore l'heur d'avoir vu votre visage, et de ce que je sais à présent de vous, même si j'avais eu l'occasion de vous contempler un moment, je ne vous reconnaîtrais probablement pas, étant donné qu'à moins d'un miracle récent, d'un transfert alchimique ou d'une entourloupe ludique de l'écrivain malicieux qui vous a créé, vous n'arborez toujours pas, hélas, cette figure altière que l'on vous suppose…
Que disais-je ? Ah oui, ce cher Monsieur Le Comte a donc traversé, comète heureuse lancée sans frein sur sa bicyclette à la roue voilée, mon appartement entier, virevoltant avec grâce entre ses murs avant de venir s'encastrer, en toute élégance ainsi que cela lui sied, au cœur de ma bibliothèque. Ses mots, cependant, restent à présent en suspens autour de moi. C'est d'ailleurs assez intriguant, en plus d'être émouvant, je l'avoue, de voir ainsi flotter cette chromatique collection, s'entrechoquant sans cacophonie ni clinquant dans une calme et claire concorde, et ce malgré les récurrents éclats de rire issus du canevas quantique de ce clément conte à clefs…
Je pense que je vais les laisser respirer là. J'aime bien voir de jolis mots scintiller en l'air : ils sont de ceux, réflexifs, qui ne s'effacent pas dès leur lecture pour disparaître, comme tant d'autres - mille fois plus indigestes il est vrai - dans le puits, sans fond bien entendu, de la vacuité tortueuse de notre monde. Car si Monsieur le Comte a la légèreté tourbillonnante, joyeuse et poétique d'une feuille d'automne, sa consistance en fait un mets délicat qu'aucun champignon vorace ne saurait absorber, et que nul crocodilien, fût-il capable un jour de gravir les nobles épaules du grand Darwin, ne pourrait disputer à nos papilles charmées.
Bien à vous, et en toute cordialité.

 

- Philippe Annocque L'homme qui danse sur le fil, par Dominique Chaussois, sur Jamais de la vie (21 novembre 2010)


L'Homme qui danse sur le fil

Monsieur Le Comte n'a pas besoin de moi pour faire parler de lui. Et c'est heureux puisque je ne suis pas ce que l'on appelle un critique, ni professionnel ni amateur : dans les deux cas il faut être instruit et avoir beaucoup et bien lu.
Passons rapidement sur l'instruction, pour parler de mes lectures ou ma façon de lire. Si, c'est intéressant ! Critiquant, les critiques parlent souvent d'eux-mêmes. Certains sautent sur un livre comme sur une proie, l'étreigne avec un amour pas si désintéressé (Blanchot), l'étouffe parfois (Sartre). Je suis donc un lecteur moyen, besogneux, puisque, sauf à me tomber des mains dans les cinq minutes, lire un livre me demande du temps vu que je ressens comme un devoir sacré de ne pas le lâcher avant de l'avoir épuisé, même s'il conviendrait plutôt de dire : avant qu'il m'ait épuisé. Il en est ainsi des bons livres : ils me font de l'usage car bien sûr je parle ici d'une première lecture, laquelle n'est pas si différente des suivantes puisque je sais que, quoique je tente, le texte m'échappera toujours, passant souvent très loin au-dessus de ma tête. Mais c'est à cela que l'on reconnaît un grand livre, il est inépuisable.
Voilà près d'un siècle maintenant que certains écrivains ont commencé de régler son compte au roman, plus ou moins honnêtement : certains sans se poser tant de questions (Beckett) d'autres, comme s'ils n'étaient pas si sûrs de leur coup, en le claironnant sur tous les toits, quitte à faire de leur œuvre même un manifeste. D'autres encore, par des astuces brillantes, savantes, dont ils livrent parfois le mode d'emploi. Ça ne marche pas. Pour ma part en tout cas, non.
Et voici que Philippe Annocque déboule sans prévenir, innocent comme au premier jour (avec le masque de l'innocence plutôt, sachant bien qu'aucun écrivain ne peut y prétendre à l'innocence), et nous livre son Monsieur Le Comte au pied de la lettre. Avec pour sous-titre : Calembredaine héroïque. Il est assez naturel je crois de procéder comme je l'ai fait, d'aller vérifier le sens exact de ce mot « calembredaine » au cas où. « Propos extravagant et vain ; plaisanterie cocasse. (Baliverne, sornette, sottise) » dit le Petit Robert. N'en jetez plus, Robert ! Ce n'est pas insulter l'intelligence de Philippe Annocque que de supposer qu'il n'est pas allé vérifier lui-même avant de se décider.
Ce sous-titre, fort discret par ailleurs, en dit assez long. Il est un avertissement certes mais aussi un symptôme assez évident de l'angoisse de l'auteur face à son défi coupable (et d'une audace sans précédent). Car le héros ici, héros héroïque, c'est bien lui, Philippe Annocque. Car, rarement à ma connaissance, un écrivain s'est aventuré aussi loin, aussi clairement, sans artifices aucuns, dans l'écrasement des possibles narratifs. Le tout avec une virtuosité qui a été saluée par l'ensemble de la critique. Et de fait, le lecteur tremble avec lui, se surprend à regarder en bas vérifier que l'artiste voltige bien au-dessus d'un filet.
Un autre thème abordé tout aussi clairement, sans détours, est celui de la défiguration. L'effacement du visage, la disparition des traits, la peinture moderne s'est pour ainsi dire fondée dessus, de Picasso à Bacon. La littérature a suivi bien sûr. Avec Monsieur le Comte au pied de la lettre, c'est l'auteur lui-même, et non plus seulement ses personnages, qui est menacé « dans le texte » par la défiguration.
Le résultat est sidérant. Et il est bien dommage que Monsieur le Comte n'ait pas parmi toutes ses visages une tête de gondole. Ça viendra.
Depluloin


- Article de Pascale Petit sur Poézibao (18 novembre 2010)

 

Voilà le livre d’un auteur en quête d’identité  – d’écriture – ou en quête d’écriture tout court – entre l’envie de reprendre tout depuis le début et l’envie de finir ou d’en finir. Comment finir. Comment en finir. Comment commencer. Re-commencer ? Entre les deux : écrire. Pour commencer, pour l’écrivain – quoi de plus simple finalement que de prendre les mots au pied de la lettre – c’est-à-dire dans leur sens littéral et étroit – et aussi très au sérieux. On souligne finalement car en réalité, ce livre (cette « calembredaine héroïque » ainsi désignée par son sous-titre) ne commence pas au pied de la lettre ni même avant l’ascension (littéralement – premier degré) de la première lettre (par le personnage inventé du livre, Monsieur Le Comte) mais bien après, longtemps après tous les livres – d’un point de vue littéraire panoramique et extravagant. Mais cette ascension initiale du A au début du livre se révèle être le plus évident et le plus court chemin vers les jeux métatextuels. L’absence de ressemblance avec la réalité ou une exagération grotesque de celle-ci dans ce qu’elle a de plus banal et une relation spéciale à la fiction (littéraire ou autre) sont à souligner. On pense à un conte en lisant Monsieur Le Comte au pied de la lettre et on pense à Philémon, le personnage d’Avant la lettre de Fred qui se promène entre notre monde réel et les îles que forment les lettres de l’océan Atlantique. Philippe Annocque a lu beaucoup de livres (tandis que Monsieur Le Comte apparaît à présent à bicyclette) et le sien est traversé de références nombreuses et d’une érudition certaine, pas seulement littéraire. Le lecteur averti – par la quatrième de couverture –  (le « scoliaste astucieux », l’« exégète extralucide », le « suréminent herméneute » tel que le dessine l’auteur pour délimiter l’aire de jeu littéraire et établir ainsi le pacte avec lui) repérera (ou croira repérer) des allusions majeures à la littérature – la substantifique moelle de Rabelais, la naissance de Tristram Shandy, le chevalier à la triste figure de Cervantès, Le vicomte pourfendu ou Le chevalier inexistant de Calvino, L’innommable de Beckett, la cafetière de Robbe-Grillet jusqu’à une sorte d’OuLiPo pour les nuls frisant les contrepèteries d’un Almanach Vermot raffiné pourléché… Le tout traversé de savoirs divers aussi bien zoologiques, que mycologiques, cinématographiques, darwinesques, antédiluviens, eschatologiques ou plus simplement scatologiques – en 2 ou 3D – l’auteur interrogeant inlassablement la fiction et son fonctionnement, l’argument, la vraisemblance, les coïncidences. On l’aura saisi : le conteur sans imagination  –  c’est lui qui le dit  –  de cette histoire s’est laissé dicter son intrigue par le sens propre des mots. Ainsi en est-il du traitement du texte où un rebondissement est un rebondissement véritable, où le début est une ascension et un déluge, le monde du silence, où la question de l’identité du personnage (ou de l’auteur ?) se double d’un double sans visage, où la perception par le point de vue du personnage (ce Monsieur Le Comte) nous conduit dans une ambiance de film similo-fantastique genre Yeux sans visage de Franju. Mais où vont le personnage, l’auteur, et leur double dans cette histoire ? Les problèmes d’assimilation que révèle ce trop-plein de mots, de phrases et de références posent des problèmes d’évacuation clairement identifiés par l’auteur. Qui entraînent, c’est fatal, la question du pourrissement. Des champignons. Heureusement, Monsieur Le Comte est employé à la Soverse, une entreprise spécialisée dans les travaux de plomberie. Heureusement, Philippe Annocque tire les fils blancs de cette fausse intrigue jusqu’au bout du dessein d’écrivain qu’il s’est fixé – la délivrance – et s’en tire : « Mais voilà, se dit le lecteur averti, le « scoliaste astucieux », l’« exégète extralucide », le « suréminent herméneute » de tous les livres de Philippe Annocque, l’auteur nous a encore échappé. Dans quel genre de livre le retrouvera-t-on la prochaine fois ?

 

- Calembredaine héroïque de Philippe Annocque, article de Jacques Josse, sur Remue.net (10 novembre 2010)


Calembredaine héroïque de Philippe Annocque.

 

Ni roman ni récit (encore que, circulant au plus près des lignes, on pourrait y déceler nombre d’indices capables de faire pencher la balance littéraire vers l’un ou l’autre), l’histoire épique, le face à face tendu qui se joue ici, est déclaré, baptisé par l’auteur lui-même, « calembredaine héroïque ». La chose est assez sérieuse, rare (et réussie) pour qu’on y pose un vif regard, celui, acéré, que ce genre, peu usité, réclame.

Comme souvent, il y a personnage, histoire et prétexte. L’homme central, le pivot du livre, c’est Monsieur Le Comte. Un homme apparemment étrange et banal qui s’en va, en vélo, réparer tout ce qui (vitres, portes, baignoires, aquariums) est réparable à condition d’avoir auparavant été cassé. Il va ainsi. Parfois tombe, se rétame. Regarde, du fond d’un fossé, une roue voilée qui tourne dans le vide. Cela, en plus de son patron, de sa femme Eulalie, de ses multiples virées (toujours dehors et par tous les temps) occupe une vie qui n’a pas toujours été si simple et enjouée.

Tout se passe bien, Philippe Annocque en invité surprise et secret le décrit au mieux, lui qui manie avec dextérité et malice les ficelles du petit théâtre de marionnettes sous nos yeux, tout se passe bien jusqu’au jour où, appelé pour déboucher des WC chez un ex-bibliothécaire, Monsieur Le Comte tombe nez à nez, si l’on peut s’exprimer ainsi, avec un homme sans visage qui n’est autre que son frère, siamois qui plus est. Tous deux, on l’apprend en même temps qu’eux, sont nés, au grand dam des parents, avec une figure pour deux. Il a donc fallu choisir. Inventer un visage imaginaire pour l’un (l’ex-bibliothécaire) et porter l’autre à l’Assistance pour éviter les malentendus et les jalousies.

Le hasard, qui n’en fait qu’à sa tête, (en ce livre, on le sait, ce mot vaut plus qu’ailleurs) ne va pas, passée cette première rencontre, se priver pour multiplier les rendez-vous impromptus entre les jumeaux. Il y aura succession de réunions étonnantes. Dans des lieux et pour des causes qui le seront tout autant. Jusqu’au face à face final. Avec, en invitée surprise, une fée invisible et radicale. Celle-ci, fée mais aussi lèpre des maisons, saura user de ses pouvoirs pour réunir les deux frères dans un lieu idéal et subtil, un lieu où les jeux de mots, où les allitérations soutenues, où la fantaisie, où les chausses-trappes, où les sauts de puce et les passages rapides du coq à l’âne sauront enrouler sons et sens à une vitesse folle. Ce lieu imaginaire pourrait bien se trouver, (et se trouve sûrement), frôlant en cours de route Le Chevalier inexistant de Calvino, dans un livre enlevé, inventif et fringant, hors norme dans l’époque, un livre d’une centaine de pages, signé Philippe Annocque, et intitulé Monsieur Le Comte au pied de la lettre.


- Annocque prend la lettre à bras le corps, article de Michel Arrivé, sur Boojum (9 novembre 2010)


« Il n'y a que la lettre qui soit littérature ». Chacun se souvient de cette forte parole de Jarry. Philippe Annocque aussi, sans nul doute, même s'il ne se réfère pas à l'auteur de La chandelle verte. Du moins explicitement. Car « le chas de l'aiguille » par lequel Monsieur Le Comte jette un regard indiscret est peut-être aussi celui où se faufile, non sans peine, le chameau du Nouveau Testament : c'est lui qui donne prétexte à l'assertion de Jarry.
Elle n'est point de lecture évidente, cette belle formule ! Annocque fait mieux que la commenter : il la met en œuvre. D'abord, il prend la lettre comme il faut la prendre : au pied de la lettre. Ce n'est pas aussi facile qu'il y paraît. Car la lettre est pourvue de pas mal de sens. À commencer, évidemment, par son sens « littéral », « matériel », comme on disait autrefois : celui qui lui tient au corps, son corps de lettre, car la lettre a un corps, naturellement. Il le faut bien : n'a-t-elle pas, outre un pied, un œil ?
Annocque prend donc la lettre à bras le corps. Lui, ou plutôt son personnage, Monsieur Le Comte : il « en prépare l'escalade », en commençant, selon l'ordre le plus impératif qui soit, celui de l'alphabet, par la lettre A, « dont la silhouette montagnarde s'avère particulièrement appropriée à ce type d'exercice ». Quant à son épouse, Madame Le Comte ? (sic, avec un point d'interrogation inséparable de son nom), elle a deux L, oui, « deux ailes émergeant délicatement du soyeux plumage de ses voyelles ». C'est ce que lui impose son doux prénom d'Eulalie (sic, avec les italiques au milieu du mot).
Mais le sens littéral n'affecte pas seulement la lettre. Sous son autre nom de « sens propre », il s'en prend aussi aux mots, tous les mots. Il s'oppose alors au sens figuré :
« Il n'y a qu'un pas somme toute, à peine un saut de puce, de dévisager à défigurer, tout juste le passage précisément du figuré au propre. Et dans ce saut de puce c'est bien tout l'équilibre du monde qui est en jeu, car s'approprier une figure (ou passer d'un sens à l'autre), n'est-ce pas ni plus ni moins faire du reflet le tangible, du portrait le modèle, de la fiction le réel ? »
C'est ce « saut de puce » qui rend compte d'un élément central de cette « calembredaine héroïque » : la défiguration dont a été victime … qui donc, au fait ? Cet ex-bibliothécaire - son absence de figure est illustrée sur la couverture - qui n'est autre que le frère siamois de Monsieur Le Comte ? Ou Monsieur Le Comte lui-même, s'il n'est que « le double figuré que le bibliothécaire s'est inventé »? Siamois, au fait, les deux frères, s'ils sont vraiment deux, pourquoi ? Mais par la force des choses, qui est ici la force des mots : « ce qui est à moi est aussi à moi » (pour une fois les italiques sont d'Arrivé, et non d'Annocque). En ce point et en bien d'autres le texte est produit par la désarticulation du signifiant (autre nom de la lettre, pensez à Lacan) et sa réinterprétation. C'est ici, comme en plusieurs autres points, l'ombre de Raymond Roussel, celui des Impressions d'Afrique, qui se profile à l'arrière plan du texte.
Saussure est là, lui aussi, tout aussi discrètement : « En synchronie, les animaux les moins éloignés des oiseaux sont bien les crocodiliens ». Et Freud, médiatement : quand il passe de la rue Carnot au carnet de notes de son enfance éprouvée, Monsieur Le Comte ne retrouve-t-il pas, tout éveillé qu'il est, le fonctionnement littéral du rêve tel qu'il est décrit dans la Traumdeutung ?
On l'a compris : Monsieur Le Comte au pied de la lettre, c'est à la fois une réflexion très aiguë sur la notion de lettre, en tous ses sens, et la mise en œuvre, littérale et littéraire, de cette réflexion sous la forme, revendiquée, d'une « épopée lexicale débridée ». Et d'un « thriller mycologique », qu'on veut croire entièrement écrit à l'aide d'une plume de paon trempée dans l'encre d'un coprin.

 

- Amicales élucubrations à propos d'une calembredaine, par Didier da Silva, sur les Idées heureuses, (6 novembre 2010

 

Avant de dire deux mots de Monsieur le Comte au pied de la lettre, la calembredaine héroïque (c'est son sous-titre) que Philippe Annocque a fait paraître le mois dernier (et qu’il nous invite à prendre pour son dernier moi), je crois bon de rappeler les Saintes Écritures, c'est-à-dire la Prière de l’Écrivain Français :

Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. […] C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. 

Prière éternellement déçue, cela va de soi. Les sujets, ce n’est pas ça qui manque, dans le livre de mon ami Philippe comme dans la plupart des livres (et je ne parle pas des verbes et des compléments). Quant au style, le bonhomme en a plusieurs (je crois qu’il existe une fine métaphore à ce sujet impliquant des cordes et un arc). Il peut faire tenir Flaubert, justement, dans une phrase, par exemple, la première du cinquième chapitre :
Quelques heures plus tard, le vent soufflait sur le zoo désert.

Et c’est le moindre de ses tours de force. Monsieur le Comte au pied de la lettre est un texte virtuose, assurément (tout le Gradus y passe) ; cela pourrait être fastidieux si Philippe, malgré tous ses moyens, n’était pas fondamentalement inquiet. La formidable santé qu’il faut (et qu’il a) pour faire tenir tout un roman sur rien (l’identité, cette enveloppe vide) agacerait si une sourde angoisse ne courait au long de ces pages, celle-là même dont parle Gide dans son Journal :

Angoissé, je reste devant la feuille blanche, où l’on pourrait tout dire, où je n’écrirai jamais que quelque chose.

On ajoutera : "où je ne serai jamais que quelqu'un". Cette angoisse, Philippe fait mine de la dépasser, crânement, au volant de sa bicyclette (son héros se déplace ainsi, en effet, dès les premières pages du roman). Mais quoi qu’il fasse elle le talonne. Chacune des phrases de Monsieur le Comte au pied de la lettre peut être donc vue comme une tentative de la semer. Toutefois ni le personnage, ni l’auteur, ni son (leur) double (le fils, le père, l’esprit, mais méfions-nous des simplifications, car comme il est dit p. 87, elles ne sont pas toujours fiables, les paraboles) ne sont dupes, ces incessantes bifurcations en apparence aléatoires sont bel et bien le résultat d’une constante série de choix (sans compter qu’elles courent à l’abîme) :

(...) il sait très bien que le hasard n’a rien à voir dans toute cette histoire, pour la bonne raison qu’il le connaît fort bien, le hasard ; il le connaît fort bien, le hasard, pour la bonne raison que c’est lui, le hasard, lui-même qui, depuis le tout début de cette histoire n’a de cesse de retrouver sa figure, sa figure que je voudrais bien pouvoir lui dessiner, si le traitement de texte m’en donnait la possibilité, mais à laquelle il me faut bien donner une autre forme, faute d’un logiciel approprié, une forme verbale puisqu’on est au pied de la lettre, une forme nominale, plutôt, autrement dit un nom, le nom donc de l’ex-bibliothécaire défiguré, un nom propre alors, un nom pas commun, qu’il a oublié, perdu depuis longtemps, quelque part sur la couverture.

On rit ou on sourit souvent, pourtant, à lecture de Monsieur le Comte au pied de la lettre ; mais c’est que l’auteur a poli son ouvrage, et qu’on sait bien de quoi, hélas, l’humour est la politesse. Philippe le prouve avec brio et c'est une raison de se réjouir : le désespoir de faire des phrases (et celui d’avoir à les signer) a encore de beaux livres devant lui.

 

- L'avis de Brigetoun, sur Paumée (4 novembre 2010)

 

une farce (fournie, goûteuse, avec éléments variés et de bonne force) à tous les sens du mot, et jeu avec les mots, histoire de mots trop nombreux... Une dérive, de brusques dérapages en listes joyeusement recherchées, en phrases étirant les assonances, en actions désordonnées. Ironie et à-cotés, au gré des idées et du vocabulaire, et dedans un Monsieur Le Comte qui est son double, ou un jumeau, un siamois qui est peut-être Monsieur Le Comte, ou en quête de l'être, ou l'auteur, au péril de trop d'écrits. Jubilatoire, preste, désinvolte.

« Monsieur Le Comte lui-même pressentait que son passé viendrait dans l'avenir, si le besoin s'en faisait sentir, et que peut-être même il pourrait disposer d'autant de passés qu'il était nécessaire. »

 

- Philippe Annocque, auteur et media d'une littérature de mots, par Estelle Mariotte, sur Suite 101 (1er novembre 2010)

 

Enseignant agrégé et auteur, Philippe Annocque a une expérience littéraire de la langue. Témoin, son nouveau livre, Monsieur Le Comte au pied de la lettre.

Agrégé de lettres modernes, Philippe Annocque est enseignant au collège. Son premier livre, Une affaire de regard, a paru en 2001 aux éditions du Seuil. Régulièrement depuis, l'auteur nous fait signe en librairie. Sous la forme de textes qui communiquent une expérience littéraire, une relation particulière aux mots.

"Est-ce que ça vaut la peine d'être dit ?" se demande Philippe Annocque. Il cite L'Innommable de Samuel Beckett, récit sur l'impossibilité de définir et de faire exister pleinement un personnage. Héritier de cette réflexion, Philippe Annocque préfère les sujets existentiels aux motifs anecdotiques et les jeux sur les mots, aux maux d'un je fictif. Ainsi se livre son dernier opus, Monsieur Le Comte au pied de la lettre, paru en octobre dernier chez Quidam Editeur.

"Monsieur Le Comte est très clairement un livre polémique", insiste Philippe Annocque. La polémique se joue au niveau du roman (refusé dans et par ce texte), de la fiction (qui devient réalité, Monsieur Le Comte étant relié à l'auteur par la figure du double) et des mots (au sens fluctuant selon les calembours).

Habitué à une expérience littéraire de la langue, Philippe Annocque jongle avec les phrases (phases) du récit. Appréciant le lexique zoologique, il le partage, sous forme d'inventaire diégétique. Auteur présent dans son texte, il utilise le pronom "nous" pour se rapprocher de ses personnages. C'est ainsi qu'il rejoint Monsieur Le Comte, au pied de la lettre (à la naissance du livre).

Grand lecteur, Philippe Annocque affiche un parti-pris singulier vis-à-vis de la littérature contemporaine. Il ne se laisse pas influencer par les prix littéraires (il n'a pas lu les livres des récents prix Nobel J. M. G. Le Clézio, Herta Müller, Mario Vargas Llosa). Il se tient également à l'écart des auteurs à succès (Amélie Nothomb, Anna Gavalda) et des chefs de file de la littérature populaire (Marc Lévy, Guillaume Musso).

"La littérature à succès imite la littérature. Je préfère le livre qui va faire l'impression d'une mer trop fraîche. Il faut trouver le courage de s'y baigner." Les plages (pages) préférées de Philippe Annocque sont celles de Eric Chevillard, Hubert Mingarelli, Antoine Volodine, Eugène Stavitzkaya, Céline Minard, Raymond Federman, Marcel Cohen... Un panel d'auteurs variés, à fréquenter !

Ardent défenseur des auteurs émergents, Philippe Annocque utilise Internet pour présenter ses coups de coeur littéraires. Il a intitulé son blog "Hublots", par référence au peu de visibilité dont souffrent les auteurs de littérature non commerciale. Le mot renvoie aussi à l'élément liquide. Liquide est par ailleurs un titre de Philippe Annocque (paru en 2009, chez Quidam Editeur). Un texte fluide, dans lequel se répand la difficulté du passage de la lettre à l'être, thème cher à l'auteur.

 

- Philippe Annocque au pied de la langue, par Fiolof, sur la Marche aux pages (31 octobre 2010)

Philippe Annocque au pied de la langue

Dans l’un des articles de son blog, Philippe Annocque, écrivain talentueux et lecteur sensible (rien à jeter dans ses conseils de lecture...), confesse son goût pour l’incertitude. Ce qui l’amène à aimer, par voie de conséquence, « les romans qui font bouger le roman », voire « qui ne sont pas du tout des romans » ou, à la limite, « des livres qui finissent par être des romans alors qu’ils ne ressemblent pas du tout à des romans ».
Dans Liquide*, son avant-dernier récit, le roman tremblait souvent vers le poème. Sans lyrisme, par une organisation particulière de la ponctuation, par des rejets de phrase d’un chapitre à l’autre, l’écriture marquait une certaine hésitation à s’enfermer dans les certitudes d’une construction narrative. Liquide mettait en scène un personnage lui-même habité par le doute, traversé par les événements, vécu par la vie, pourrait-on dire. Double sombre d’une figure possible de l’écrivain dubitatif, sorte d’ homme qui dort éveillé, le non-héros de Annocque se dérobait à tous ces rôles d’emprunt que nous assigne souvent l’existence, et à ce devoir de consistance par lequel on prend son destin en main. Amant, mari et père sous influence, le narrateur de Liquide reconnaissait peu à peu le vide qui siégeait en lui et ne trouvait finalement à s’identifier qu’à cette substance aquatique qui traversait le roman comme un fil rouge, le seul auquel se raccrocher.
Moins d’un an après la parution de ce récit bouleversant, Philippe Annocque enfourche un tout autre étrier et signe, avec Monsieur Le Comte au pied de la lettre, un exercice de style digne des heures chaudes de l’Oulipo… Le doute est toujours présent. Mais il s’installe ici de manière jubilatoire au cœur de la langue, esquisse un pied de nez savoureux au genre romanesque et nous embarque dans un long clin d’œil loufoque et parodique.
Frileux des jeux de mots débridés, ennemis des bourrasques pataphysiques, adeptes incorruptibles des histoires qui avancent la tête sur les épaules, un seul conseil : s’abstenir. Le dernier roman de Philippe Annocque n’est pas pour vous. Si par contre, il vous prend parfois des envies d’éclats de rire et d’éclats de sens, approchez, ça brise et ça brille…
Monsieur Le Comte est pourtant d’abord doté de tout ce dont peut rêver un personnage de roman. A commencer par le moyen de transport. Son père putatif n’y a pas été par quatre chemins : « Tant qu’à lui donner la vie, coupable inadvertance, autant lui fournir tout de suite le véhicule ; on y gagnera du temps». La prévoyance prend même ici la forme d’une attention prévenante à l’endroit du lecteur : «Gageons aussi que grâce à sa bicyclette, il saura abréger nos longueurs».
Monsieur Le Comte dispose aussi de toute une panoplie de «personnages secondaires» dont certains n’en sont pas moins précieux à son cœur : « C’était le cas, par exemple, pour n’en citer que parmi les plus secondaires d’entre eux, de sa femme et de ses innombrables enfants, naturellement les plus tendres de ses faire-valoir».
Plus fort encore, Monsieur Le Comte a droit à une enfance (« Une enfance de Monsieur Le Comte») et même, comble de luxe, à une deuxième (« Une autre enfance de Monsieur Le Comte»). Peu importe que dans la première Monsieur Le Comte ait été un enfant de l’Assistance alors que dans la seconde, Monsieur Père et Madame Mère sont « les meilleurs parents du monde, véritables remparts – comme on dit dans les banlieues – entre lui (le monde) et leur progéniture». Quoi qu’il en soit, Monsieur Le Comte (une civilité et un titre si souvent répétés dans le texte que c’est à croire que Monsieur Le Comte supporte mal d’être anaphorisé par un vulgaire pronom…) a toutefois préféré laisser à d’autres le soin d’imaginer cette enfance :
« Monsieur Le Comte en effet n’est pas seulement un personnage important, c’est aussi un personnage sérieux, peu enclin à s’inventer un passé, contrairement à la plupart de ses semblables, lesquels le font d’ailleurs innocemment, sans y voir de mal. Monsieur Le Comte, lui, si tant est que cette pensée l’ait traversé, a préféré déléguer cette tâche ingrate ; il s’est débrouillé pour en abandonner la charge à un quelconque quidam, déjà oublié, il s’en lave les mains, oublions-le nous aussi.»
On y trouvera toutefois quelques ingrédients dignes de souvenirs communs à tous ceux auxquels plus durs et plus bêtes qu’eux ont mené la vie dure. Les plus durs et plus bêtes sont ici magnifiquement incarnés par Labriquette, Bronchard et Brazziolli, triade d’irrésistibles et méchants emmerdeurs que l’on dirait surgis comme un cauchemar d’une vieille liste d’appel d’école communale… Face à leur brutalité précoce Monsieur Le comte reste pourtant aussi impassible qu’un « brontosaure à l’abreuvoir», sans que l’on sache très bien s’il s’agit là d’une forme supérieure de dédain ou d’une faiblesse de sa nature. Mais les trois brocardeurs ne s’en tiendront pas là et le lecteur aura le loisir de les retrouver dans d’autres rôles tous plus déplaisants les uns que les autres à différents moments du récit.
Sur le chemin d’une intrigue, le héros de cette histoire peu commune s’égarera dans un faux jeu de piste qui le conduira aussi bien dans une étrange banlieue pavillonnaire où les passants ne s’expriment qu’en vers monosyllabiques que dans un jardin zoologique où il pourra notamment observer à loisir « le casoar», «l’arapaïma», «le coendou (moins doux que le douroucouli)», «le lambi et sa chétive version métropolitaine le bigorneau», «le céphaloptère (à ombrelle)» et, tournant à droite, «le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul (il existe, à en croire les indications fournies par le zoo, cent vingt-trois espèces appartenant à ce genre de passereaux par ailleurs assez banals ; toutes n’étaient malheureusement pas représentées, tant s’en faut) »… Sans oublier cette murène dont le «nez saillant», la «peau brune et marbrée», le «regard glauque au-dessus d’un sourire cruel» dissimule mal sa lointaine provenance humaine : «ce n’était autre que la propre grand-mère de Monsieur Le Comte, par il ne savait quel prodige en poisson carnassier réincarnée».
Mais  il y aura pourtant bien intrigue… une intrigue que l’on peut objectivement qualifier de décousue puisqu’elle met en scène un ex-bibliothécaire défiguré au cours de l’incendie où il s’acharna imprudemment à sauver ses livres des flammes et sur la face béante duquel les médecins les plus habiles ne parvinrent à recomposer qu’une « figure imaginaire qui, de loin, pouvait faire illusion». A moins que… cette tragique épopée aux accents alexandriens ne masque une sombre histoire familiale et que cet ex-bibliothécaire ne soit en fait le jumeau de Monsieur Le Comte, plus précisément son ancien siamois de visage, privé de figure au moment de la délicate séparation, puisqu’il fallut bien faire un choix pour l’attribution dudit visage…
Une fois ce schéma actanciel dressé comme un château de cartes, les péripéties, rebondissements et digressions vont bon train. On attente à la saine figure de Monsieur Le Comte, on croise une seyante infirmière qui semble d’abord chargée d'opérer ce transfuge facial au profit du siamois déshérité, on s’aventure dans des considérations mycologiques, on découvre la terrible secte apocalyptique des Apôtres de la Délivrance, on soulage ses pulsions libidinales par une énergique séance de pâte à modeler, on organise la disparition des Réalités, et on assiste effectivement à la foudroyante désintégration de la bibliothèque du siamois de Monsieur Le Comte, du roman lui-même et de son héros exemplaire, sous l’effet dévastateur de la nocive Mérule Pleureuse, « le seul champignon mortel sans ingestion».
On aura été prévenu dès le début de l’issue de ce voyage :
« Avec A, l’intrigue sera accommodante : on part de pas grand-chose, on grimpe, on fait mine d’arriver au sommet, c’est-à-dire à rien – le sommet, c’est quand il n’y a rien au-dessus – et là, après une pause contemplative, on se retrouve au même niveau qu’au départ, mais quand même un peu plus loin : de l’autre côté ; c’est toujours ça de gagné. »
Mais entre ce « pas grand-chose » et cet à peine « un peu plus loin », le lecteur aura assisté à de nombreuses joutes étincelantes entre le sens propre et le sens figuré, vibrionné à chaque page d’allitérations abusives en vire langues, de parodies multiples en déconstructions élégantes, glissé sur le fil fragile qui sépare l’eschatologique du scatologique (par un « e et un h superfétatoires » relativiset-on dans Monsieur Le Comte)… Il aura vu l’écrivain se faire l’apologue de « l’écrit vain » et effeuiller comme une marguerite l’arbitraire des conventions romanesques.
Une superbe calembredaine, assurément, comme l’on n’en fait plus guère de nos jours… Une « farce mycologique » mitonnée aux petits oignons, où l’on retrouve la saveur d’épices cueillis du côté de chez Queneau, Allais, Jarry, Calvino… Et puis, soyons pratiques, Monsieur Le Comte au pied de la lettre peut être lu comme un divertissement qui nous rappelle fort à propos que dans une chute libre vers la morosité, il reste encore la langue pour se rattraper aux branches. Comme dirait sans doute Philippe Annocque, c'est toujours ça de gagné.

 

- Article de Christine Jeanney dans Pages à Pages (29 octobre 2010)

 

« Monsieur Le Comte, on l’aura deviné, n’était pas le plus expérimenté des cyclistes. Il avait à cela des excuses : Monsieur Le Comte n’avait pas eu de papa pour prendre en charge ce périlleux apprentissage, ni de maman non plus ; car Monsieur Le Comte, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, était un enfant de l’Assistance. Ses parents, manifestement inconscients de l’importance pourtant forcément innée de leur progéniture, l’avaient abandonné dès sa naissance, pour de mystérieuses raisons, qui le resteront, ou peut-être pas – pour d’autres mystérieuses raisons, qui le resteront, ou peut-être pas. »

Philippe Annocque n’écrit pas deux fois la même chose, c’est une certitude. Il suffit de prendre Liquide et de le comparer à Monsieur Le Comte au pied de la lettre pour s’en convaincre. D’un côté un flux poétique et sensitif et, de l’autre, une sorte de Monsieur Hulot à Absurdville, une réjouissante et trépidante « calembredaine » très « héroïque ».

Liquide cernait un homme en s’attachant aux seuls reflets du personnage, sorte de portrait par « ricochet », utilisant sensations et introspection intensément. Monsieur Le Comte au pied de la lettre explore le verbe, le mot comme matière, jusqu’à plus soif. Prendre les mots « au pied de la lettre », Philippe Annocque ne s’en prive pas et joue sur les sonorités, l’extravagance des situations induites par le jeu des mots côte à côte.

« Monsieur Le Comte, un peu las, se délassait devant l’aquarium où le corps anguilliforme de la murène ondulait voluptueusement ; le spectacle (en effet) était délassant comme une danse orientale. Or, tandis qu’il s’approchait, en proie au charme sinueux de cette contorsionniste aux impressionnantes mâchoires, elle – qui jusqu’alors ne lui avait présenté que son profil – lui fit face. Et, tandis qu’elle s’approchait comme pour un langoureux baiser, il la reconnut ! Sa physionomie vue de face n’avait plus rien de celle d’un poisson, si étrange fût-il : ce nez saillant, cette peau brune et marbrée, ce regard glauque au-dessus d’un sourire cruel : ce n’était autre que la propre grand-mère de Monsieur Le Comte, par il ne savait quel prodige en poisson carnassier réincarné ! »

Mais il y a bien, outre l’auteur, un point commun entre les deux derniers romans de Philippe Annocque : le thème de l’identité traverse ces deux expériences, portrait identitaire formé de sensations pour Liquide, portrait identitaire fondamentalement oulipien ici. Monsieur Le Comte, cet être de papier à la destinée tellement improbable, si fragile, qu’une simple phrase ferait partir en fumée, trouve un frère siamois sans visage dans une bibliothèque étrange.

Roman fantaisiste étrange et débridé, métaphore rêvée et humoristique, une fois de plus c’est un livre « hors normes » qui paraît chez Quidam Éditeur, ce qui marque sa singularité dans le paysage éditorial.

« L’ex-bibliothécaire reconnaissait volontiers toute cette vanité qui était la sienne, il était prêt désormais à l’assumer, depuis qu’il promenait de par le monde sa face effacée. Défiguré, il lui semblait qu’un sens nouveau s’incarnait désormais en lui : le sens propre. C’est ainsi qu’il avait lui-même éprouvé le besoin de s’inventer, pour son bon plaisir, un double imaginaire, un double figuré d’un nom d’apparence pourtant propre : Monsieur Le Comte, notre commune incarnation, enfiguré d’une figure dont le style amphigourique certainement ne ferait envie à personne. Cependant, cette entreprise courageuse, qu’il intitula Monsieur Le Comte au pied de la lettre parut bien vite insuffisante à l’ex-bibliothécaire ; pire, elle était presque sur le point de se retourner contre son intention initiale, puisque tout cela, à n’en pas douter, risquait bel et bien de faire un livre. »

 

- Article d'Eric Loret dans Libération (28 octobre 2010)

 

« Calembredaine héroïque » est indiqué comme genre. « Coquecigrues » eût été beau aussi, plus aérien pour ce texte drôlement enlevé, où l’on apprend que Madame Le Comte s’appelait avant ça « Eulalie, prénom aussi riche en voyelles que chiche en consonnes ». Ainsi mené par la folie des lettres et de leurs assonances, le récit suit sa route de sucette en vrille et aboli bibelot d’inanité jusqu’à, entre autres, un mystérieux bibliothécaire ayant perdu la face dans un incendie de livres, à moins qu’il ne soit, « en réalité que le frère de Monsieur Le Comte, séparé de lui dès la naissance, son frère jumeau, son frère siamois (…), ils étaient nés attachés l’un à l’autre par la figure ». Ou le mariage réussi du roman gothique avec une technique presque oulipienne.

 

- Billet de Marianne Desroziers sur le Pandémonium littéraire (23 octobre 2010)

 

Une fois n'est pas n'est pas coutume, j'ai envie de vous citer le quatrième de couverture qui résume très bien à la fois l'histoire et surtout l'univers loufoque de ce court roman qui vient de paraître. 
Quatrième de couverture :
On en veut à la figure de Monsieur Le Comte ! Qui ? Pourquoi ? Comment ? Indubitablement calembredaine, Monsieur Le Comte au pied de la lettre est aussi - outre un thriller (mycologique) et une farce (charcutière) - épopée lexicale débridée, enquête de sens panoramique, jeu para-oulipien et diatribe romano-dubitative (carrément cynophobe, disons-le). Tout cela, oui, et bien plus encore, mais ourdi par quel dément démiurge ?
J'ai adoré ce livre qui lorgne du côté des meilleurs livres d'Eric Chevillard ou des romans de Georges Perec comme "La Disparition", avec un jeu perpétuel sur les mots. Par peur de déflorer le suspens de l'intrigue, je ne vous en dirais pas beaucoup plus, ni sur l'étonnant personnage de l'ex-bibliothécaire bibliophobe ni sur Eulalie, Madame de Monsieur le Comte. Et ne comptez pas sur moi pour vous livrer les secrets de la mérule. 
Bref, une bien belle calembredaine que ce livre-là, à la fois drôle, prenant et dans lequel la jubilation de manier les mots qui est celle de l'auteur est communicative pour le plus grand plaisir du lecteur.

 

- Quelques mots de Zoë Lucider sur es.html">l'Arbre à palabres (19 octobre 2010)

 

J'ai été accompagnée dans mon périple par Monsieur le Comte au pied de la lettre que j'avais invité à me suivre en passant à La Hune. Très réconfortant ce Comte. Voilà un personnage qui bannit toute complaisance. Un paumé authentique mais qui s'en fout. Ce n'est pas un Quichotte à la longue figure. Bien qu'il puisse craindre de perdre la face (et non au figuré), il ne recule devant aucun gouffre, il ouvre des portes qui donnent sur l'envers du décor, pourchasse une quête mycologique, est capable de se reproduire par malaxage, bref ses aventures sont surtout l'occasion de jeux de lettres et de mots impayables (au sens propre, il n'ont pas de prix). Je dédie à Monsieur le Comte la piste cyclable ci-dessus qui devrait être agréable à sa bicyclette souffreteuse.

 

- Article de Romain Verger sur Membrane (16 octobre 2010)

 

Dans son dernier roman, Philippe Annocque poursuit son exploration du thème de la quête identitaire. Sérieux avec Liquide, il adopte ici le mode de la  “calembredaine héroïque” pour nous entraîner dans les aventures rocambolesques de Monsieur le Comte, à un rythme palpitant qui n’a d’égal que la vie trépidante de son personnage. De l’épaisseur d’une feuille, de la taille d’une lettre, Monsieur le Comte devra de chapitre en chapitre remettre en jeu son existence, son destin fragile et fluctuant entre les mains de son auteur. Figure d’encre et de papier qui partage la légèreté et la gravité de Charlot ou du Plume de Michaux. Orphelin ectoplasmique, volatile et malléable (aussi modelable que la pâte dont il tire ses propres enfants), dont le destin poétique varie au gré des caprices de son auteur, qu’une simple inflexion de phrase, jeu de mot ou variation paronymique suffit à contrarier, renverser, réinventer. Ainsi verse-t-on avec lui, en bicyclette dans le fossé, ou le retrouve-t-on déboucheur de WC, visiteur du parc zoologique pour y reconstituer sa généalogie, embringué dans une manifestation pour l’instauration d’une “vignette sur les chiens”, devenu porte-banderolle bien malgré lui, ou bien encore allongé sur le billard prêt à se faire arracher le visage par l’amante du bibliothécaire, son double siamois dévisagé de naissance.
Le plaisir d’écrire de Philippe Annocque est contagieux, d’autant plus palpable qu’il nous rappelle au pouvoir thaumaturgique des mots, à leur chair et à leur lettre vive.

 

- Critique de Nikola Delescluse, à écouter sur Paludes, pour Radio-Campus Lille (15 octobre 2010)


- Billet 137 sur le blog Les doigts dans la prose, par David Marsac (9 octobre 2010)

 

David Marsac salue l’entrée en scène de Monsieur Le Comte, sur l’échelle de la lettre À. « OHé ! » (Au sommet, son bras.)

– Ô Bal ! Et à Dia ! s’écrie immédiatement David Marsac, feuilletant les pages de la vie enthousiaste de Monsieur Le Comte.

Reste à pousser la recension du livre d’Annocque à travers le Hublot de la bienveillante loupe critique.

Donc. En effet. Comme eût dit Monsieur Le Comte. Il s’agit d’un récit. Comment faire avancer un récit sans recourir à la ferblanterie romanesque ? C’est la trame, l’intrigue. 

– No - o dear no - the novel does not tell a story anymore… (Forster déconfit.)

Le roman en question ne raconte rien, que la vie au sommet de la lettre A, peu de choses, traduites de riens. Un comte perdu au milieu de la vie – zoï en Grec. Et donc, Monsieur Le Comte, sans se lasser (a-t-il seulement des chaussures ?), parcourt le zoo de la vie, dos rond, et d’un chat l’autre fait le pitre.

– Chouette ! hurle le-le-le lecteur à vide de refaire le plein de belle littérature sans concession à ce que le roman produit de pire aujourd’hui –  trop souvent le meilleur : la mécanique poussive ou bien huilée, vroum, vroum, du roman, en voiture, suivez les itinéraires bis de la réalité. Personne n’y croit, mais tout le monde en lit dans les compartiments des TGV. (« Bonne nuit, les alités ! ») En attendant, la vie défile.

Du coup, Monsieur Le Comte préfère la bicyclette, légère, maniable, joie d’aller par les prés, chemins creux, la porter sur l’épaule, rouler sans roue avant, ou faire des roues arrière pour épater les filles d’attente à la bibliothèque.

Il était temps. David Marsac s’impatientait.

– Ce livre me plaît par sa désinvolture, d’ailleurs très concertée. Parlons-en.

Le récit, l’histoire, la vie de Monsieur Le Comte avance au gré des facéties du dit vain de l’écrit vain, linguiste auteur des jours comptés d’un personnage dont la présence ne nous est chair que parce que veine.

– En plus on s’amuse bien à décrypter ce qui se cache dans ce qui s’offre.

Le lecteur, du coup (le tic), devient comparse auteur, préposé à l’assemblage des pièces fournies en kit, 100 pages, couverture comprise.

– Et allez donc : Kit, scie, colle, scie, visse !

Je trouve d’ailleurs à Monsieur Le Comte, collé par l’oreille gauche, des airs de frère siamois d'Honoré de Balzac qui nous revient, effet boomerang de la littérature.

– Et combien j’aime, disait Marsac, jaloux comme une murène, ce bruit de page tournée qui préside aux actions inessentielles de Monsieur Le Comte, personnage sans figure, dont le masque est la marque du manque – qui donne sens à la littérature.

Réel du texte contre réalité.

David Marsac, épaté.

 

- Philippe Annocque, à rebours ; sur le Chasse-clou, par Dominique Hasselmann (7 octobre 2010)

 

Dans son dernier livre, Monsieur Le Comte au pied de la lettre (Quidam Editeur, 12 €) qui conquiert aujourd’hui les bonnes librairies – celles qui poussent comme champignons après la pluie – et leurs troupes de lecteurs affamés, Philippe Annocque change carrément de cap au long de l’étendue agitée de ces nouvelles pages.

La « calembredaine héroïque », puisque tel est le sous-titre ironique qui définit l’œuvre en question, ressemble à une promenade, mûrement réfléchie, dont l’auteur serait à la fois le guide, l’inventeur, le manipulateur, le double, « l’écrit vain » qui succède au « Dit vain ».

Monsieur Le Comte, alpiniste alphabétique et chimérique, se trouve pris dans le déroulement d’une investigation qui lui fait découvrir, dans l’entrechoc du passé et du présent, un certain nombre de situations étranges, inimaginables, qui l’emmènent de la littérature à la bibliothèque (devenue « lieu d’aisance ») et lui font rencontrer un homme féru de livres, transparent du visage, image peut-être du narrateur lui-même, jeu de miroirs sans tain.

« Avisant enfin, parmi toute cette agitation, une silhouette immobile, Monsieur Le Comte tenta de s’enquérir auprès d’elle de l’existence d’une sept cent quatorzième boîte aux lettres et, le cas échéant, de son emplacement ; sans préciser qu’il ne s’agissait là de rien de moins que de restaurer le cosmos : la Lune se doit de tourner autour de la Terre, la Terre autour du Soleil, le Soleil autour de Monsieur Le Comte, Monsieur Le Comte autour du pot. » (page 32)

La zoothèque n’est-elle pas l’encyclopédie vivante d'un monde étrange et parallèle ? « Monsieur Le Comte prit à droite et vit le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul (il existe, à en croire les indications fournies par le zoo, cent vingt-trois espèces appartenant à ce genre de passereaux par ailleurs assez banals ; toutes n’étaient malheureusement pas représentées, tant s’en faut) ; (…) » (page 37)

Si Philippe Annocque se lance dans cette fable, où l’improvisation rigoureuse le dispute à la recension débridée de certaines espèces animales, c’est qu’il sait qu’il va retrouver « son putatif siamois, l’ex-bibliothécaire sans figure, auquel il faudrait peut-être donner un nom – à moins que son absence de figure soit précisément un indice de l’innommable. » (page 45).

Avec les épisodes délirants d’une manifestation pour l’instauration d’une « vignette sur les chiens », imposée selon leur « cylindrée », le réveil sur « le billard » d’un hôpital, la présence d’une infirmière jolie rivalisant fortement avec Eulalie (la femme du héros improbable), puis le bûcher de poudre des « Réalités » (voir page 73 la surprenante litanie typographique des 20 petits lits), Monsieur le Comte nous fait des niches et pirouettes dans tous les sens.

Mais Philippe Annocque, dont on connaît aussi l’appétit pour tout ce qui est mycologique (car c’est la logique de la découverte qui l’attire alors dans les bois) revient toujours à la figure en pointillé du frère de sang : l’allusion au film Les Yeux sans visage (page 77) est une manière en celluloïd d’être franc-jeu.

Car la clé pourrait se dissimuler ici : « Monsieur Le Comte décidément n’est peut-être rien d’autre qu’une figure, lui-même cortex à sa manière ; sous la figure, écorce corticale intacte, la substantifique et médullaire moelle épinière de l’épineux spinosaure fossile déjà a disparu ; tandis que le corps du texte, ondoyant et méandreux, méandrique et flexueux, circonflexe et circonvenu de soi-même s’étend et croît, champignon parasite du bois, du papier et de l’esprit. » (page 86)

Oui, Philippe Annocque s’en va délibérément à rebours, comme Monsieur Le Comte, finalement.

 

- Aussi à moi ! sur le blog des Muses à Tremplin, par Pascale (7 octobre 2010)

 

Il faut la modestie de Philippe Annocque pour qualifier ce nouveau roman de "calembredaine" (quatrième de couverture) car si le récit des péripéties du Comte qui n'en est pas un ne se prend pas au sérieux, il n'empêche toutefois pas que la réflexion induite avec humour (humour de situation mais surtout humour des mots) n'a rien d'anodin. De là à penser que certaines idées dérangeantes sont plus facilement véhiculées en mode léger, il n'y a qu'un tour de roue de Monsieur le Comte.
On le savait, Philippe est un virtuose du langage, il se plaît à en déjouer les arcanes ; talent bien utile dès lors qu'il s'agit de prendre les mots au pied de la lettre, pour les mettre au pied du mur et leur faire dégurgiter ce qu'ils ont dans les entrailles. 
Son penchant pour la botanique et la mycologie n'étant un secret pour personne, on ne sera pas surpris de voir l'auteur s'y adonner ici avec jubilation et imposer à la vue de ce pauvre Monsieur le Comte l'effroyable spectacle d'une Mérule monstrueuse autant que bibliophage. Et comme si cela ne suffisait pas, l'auteur a, pour les besoins de la cause, ajouté à son arc la corde de la cynophobie. Que cela ne décourage surtout pas les amis de nos amies les bêtes, ce récit respire l'intelligence ! L'espièglerie aussi. 
Un roman auquel on pourrait reprocher ses pistes multiples mais qui, pour éclaté qu'il paraisse de prime abord, ne perd jamais de vue son idée directrice et s'ingénie à retomber bien sûr aux pieds de la lettre du cher Monsieur le Comte.

 

- Et si Monsieur Le Comte, sur Critiques libres, par Sahkti (16 septembre 2010) (et les avis de Veneziano, Pieronnelle, Sissi,  Débézed et Tistou)


Gouleyant à souhait, vif, à la saveur d'une pomme acidulée dans laquelle on espère rapidement croquer... voilà comment caractériser ce roman de Philippe Annocque, à l'écriture noble et racée dans le phrasé.
Autant le dire de suite, j'ai pris un énorme plaisir en dévorant ces pages.
Monsieur le Comte est un personnage tout bonnement formidable. Il travaille pour la Soverse, une société spécialisée dans les fenêtres cassées, les cuisines inondées, les serrures forcées... rien de très aristocrate dans tout ceci me direz-vous et pourtant ! Le contraste entre ce personnage si particulier et ses besognes quotidiennes est extraordinaire et complémentaire à la fois. L'auteur se joue d'ailleurs de tout ceci, en multipliant les digressions, les retours en arrière, les petits mots qui piquent, le tout sur un rythme frénétique qui rend ce récit trépidant décidément délicieux.
Monsieur le Comte travaille donc pour la Soverse qui le cantonne, au début du récit, dans une mission assez simple en apparence: déposer des cartons publicitaires dans les boîtes aux lettres. Pas super passionnant et pourtant, Monsieur le Comte place beaucoup de dévotion dans ce labeur, jusqu'au moment où toutes les boîtes semblent avoir été honorées et que, las!, il lui reste un 714e pli à distribuer. Un drame est en train de se préparer et pour parer à toute déconfiture, Monsieur le Comte se rend au jardin zoologique dans lequel, malchance, il se fait enfermer. Il se réfugie sur une statue de Charles Darwin afin d'échapper à trois alligators, puis arrive à prendre la poudre d'escampette. Débute alors une balade au zoo. Arrivé dans la salle des aquariums, Monsieur le Comte observe attentivement une murène qu'il jure être le portrait de sa grand-mère. L'aquarium se fissure, Monsieur le Comte devient secouriste, ce qui lui vaut de monter en grade et de devenir dépanneur. Déboucheur de W.C. dans un premier temps, chez une personne au visage malmené qui pourrait être...
Je ne vous en dis pas plus ! Sinon je déflore une bonne partie du récit et de sa magie.
Vraiment, ce roman est à lire et à relire, tant il est drôle et bien écrit. Philippe Annocque y déploie toutes les subtilités de la langue française, faisant danser rondement les mots, les secouant, leur donnant des allures rabelaisiennes qui épousent à la perfection son humour tranchant.
Un véritable régal de lecture, merci pour tout cela !

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Rien (qu'une affaire de regard) couv

Mon premier roman, indisponible depuis des années, fait l'objet d'une réédition revue et corrigée, chez Quidam éditeur bien sûr, sous le titre Rien (qu'une affaire de regard). (Mars 2014)

La quatrième de couverture.

L'accueil de la critique.

Le Carnet du Libraire, sur France Culture.

 

Couv Dans mon oreille
Dans mon oreille, illustré par Henri Galeron, aux éditions Motus (12 septembre 2013).

par le hublot (droit)

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