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vendredi dernier à Atout Livre (on me l'a demandé - après tout les absents n'ont pas toujours tort).
Un nuage de lait à peine surabondant fut une fois l’objet d’un regard narquois, de la part de Suzanne.
Furtivement. Une instance intérieure décida qu’il fallait y renoncer.
Le thé était d’ailleurs souvent, à bien y repenser, la source d’un embarras confus. Il n’était pas vraiment
pratique d’aider Suzanne, seule maîtresse officielle de cette cérémonie. Il valait mieux rester assis, un peu gauchement, à tenir compagnie aux invités (qui pour le thé étaient plutôt les
siens, les siennes), tandis que Suzanne s’affairait à la cuisine.
Indiscutablement l’apéritif était préférable : c’était une affaire d’homme. Les mains y savaient à quoi
s’occuper.
Mais le thé était plus fréquent.
Souvent Suzanne avait droit à un compliment sur sa toilette, ou sur sa vaisselle.
Le service à thé était le même que celui de sa mère. (Ce fut Suzanne elle-même qui une fois le fit savoir. La
visite suivante chez les beaux-parents fut l’occasion de le vérifier.)
Elle le trouvait tellement joli qu’elle avait acheté le même. Elle avait déjà acheté les mêmes meubles de
cuisine, parce que disait-elle il y avait une promotion dessus.
D’ailleurs tout cela en effet était plutôt joli, aussi bien les meubles de cuisine que le service à thé ;
il n’y avait rien à redire là-dessus.
Suzanne téléphonait tous les jours à sa mère – non, parfois c’était sa mère qui l’appelait.
Il y avait une vraie complicité entre la mère et la fille. Cela paraissait bien naturel, à l’approche de
l’accouchement.
A présent encore, près de vingt années plus tard, Suzanne et sa mère se téléphonent tous les jours. Il y a
toujours entre elles la même complicité.
Elles parlaient semblait-il de choses dont elles ne pouvaient parler qu’entre elles.
Parfois elles parlaient de leurs maris respectifs, forcément. Il paraissait même que la mère de Suzanne disait
du bien de son gendre, souvent.
C’était difficile de savoir sur quoi ce « bien » se fondait. C’était même difficile de l’imaginer. Les
conversations en général entre gendre et belle-mère n’allaient pas bien loin.
Ça devait avoir quelque rapport avec la politesse, ou peut-être même la propreté. Ou la coiffure.
Une sorte de devoir de reconnaissance attirait parfois l’attention sur cette femme dont l’image par force se
superposait à celle de sa fille (le mot revenait souvent dans la bouche de la mère : « ma fille ») quand Suzanne faisait la cuisine dans ce décor imité, calqué, copié sur
celui de sa mère – la mère idéale qu’elle voulait, qu’elle ne pouvait manquer de devenir.
Elle portait sa cinquantaine avec élégance. C’était incontestablement une belle femme. Avec l’âge certaines
parties de son anatomie s’étaient même harmonieusement développées – à moins que Suzanne ne fût plus mince par nature, définitivement. C’était tout de même encourageant pour
l’avenir.
(De telles pensées bien sûr n’étaient pas aussi clairement formulées, à l’époque. Peut-être parfois
surgissaient-elles d’un coup, au dépourvu, lors d’un instant de relâchement. Au quel cas un réflexe moral quasi irrépressible les refoulait aussitôt. Il a fallu le départ de Suzanne pour
laisser libre cours à leur souvenir, finalement plutôt vif malgré les années.)
L’avenir cependant avait conservé à Suzanne sa minceur. Mais elle avait su elle aussi se faire des
filles.
Le même avenir à force a rendu sa mère moins charmante. (Elles se sont sûrement encore une fois parlé au
téléphone, hier, dans la journée, ces deux femmes en miroir, dont même la plus jeune désormais ne l’est plus. Hier ou avant-hier.) Le temps quant à lui reste toujours la même cause de pauvres
commentaires.
Mais ce fut d’abord la naissance impérieuse et prématurée d’Agathe qui sans doute fit oublier ce possible début
d’une prise de conscience, prise de conscience au moins de l’excessive présence de la mère de Suzanne jusque dans les meubles.
Elle perla discrètement, Agathe, à l’heure du petit déjeuner, trop tôt.
C’était un dimanche matin, le visage de Suzanne barré d’un trait oblique de soleil doux était
beau.
(Conversation matinale suprêmement anodine, tranquille ; comment cela avait-il pu se faire, que personne ne
se doutât de rien ? Cette inhabituelle quiétude avant la tempête était pourtant dans tous les films.)
Une sorte de bonheur conjugal délicatement tartiné.
« C’est mouillé » a-t-elle dû dire, en réponse à un probable « Qu’est-ce qu’il y
a ? »
Elle s’était levée à demi, son visage baissé vers son siège fut caché un instant par ses cheveux
défaits.
Voilà un souvenir au moins qui a su ne pas s’effacer. (Alors qu’en arrière-plan repasse encore une fois le
premier baiser d’Alexandrine, encore une fois rappelé par le caprice sans doute d’un attracteur étrange…)
La compréhension ne fut pas immédiate. Un temps s’avéra nécessaire.
Elle se fit enfin, passant par un regard échangé.
Suzanne poussa un cri bref.
Dès lors elle s’abandonna enfin pour un temps à une autorité qui n’était pas la sienne.
D’où naissait-elle, cette autorité, cette nouvelle matérialité de l’être miraculeusement pour une fois
condensé ? (étonnante – éphémère – concrétion de soi-même, qui du ton le plus calme la fit s’allonger – même si les mots forcément se limitaient à peu de chose : « Ne bouge pas.
Reste tranquille, je vais sortir la voiture, je reviens tout de suite. »)
Les gestes restaient précis même dans leur hâte (soulever le vantail de la porte du garage, se glisser dans
l’entrebâillement de la portière forcément trop étroit, manœuvrer la voiture sur la pente mouillée de l’allée), comme si c’étaient les gestes d’un autre ;
c’étaient les gestes d’un autre sans doute, puisqu’ils étaient aussitôt objets d’admiration pour un regard
étranger.
(Qui prendrait le temps de se regarder agir en de telles circonstances ?)
D’ailleurs ce regard en réalité ne prenait aucun temps, déjà Suzanne de nouveau apparaissait, à la même place
sagement allongée, toute concentrée dans ses yeux.
« J’ai peur » dit-elle en se levant, et l’entendre dire cela, oui, il faut bien reconnaître que ça a
été un indicible plaisir. Indicible.
Le dossier du passager était rabattu en arrière au maximum, Suzanne s’y trouvait presque allongée ; du
paysage sans doute elle ne pouvait voir que le ciel.
Elle répétait sans fin « C’est trop tôt, c’est trop tôt », et son murmure lancinant trouvait une sorte
de contrepoint dans les mouvements des essuie-glaces sur le pare-brise ruisselant de la pluie d’un hiver finissant.
Liquide, p. 95-99