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Sonde

Hublot des machines (Seul à voir)

Samedi 19 décembre 2009 6 19 /12 /2009 12:09

Est-ce à cause de ma mère et de son mustélidé apprivoisé ? (Vous voudrez bien me pardonner ce manque de précision. Il s’agit sans le moindre doute possible d’un mustélidé de taille moyenne, d’une espèce sans doute assez courante, mais qui n’est ni un putois, ni un furet, ni même une martre ou une fouine. Je pourrais rajouter qu’il est plus gros qu’une belette, que ce n’est pas non plus une hermine ni un vison, encore moins un taïra ; vous voudrez bien me croire sur parole sans prolonger l’énumération davantage : je connais assez bien les mustélidés. Cependant, malgré mes efforts, je ne peux pas, mais alors ne peux vraiment pas mettre un nom sur celui-là. Non pas qu’il s’agisse d’une espèce ignorée de moi, ou même d’une espèce inconnue ; non, c’est au contraire un mustélidé plutôt banal, tout à fait représentatif de la famille, qui n’a rien d’extraordinaire, qui ne doit même pas être rare. Je crois bien qu’il s’agit, tout simplement, d’un mustélidé, qui ne mérite pas d’être déterminé davantage. Voilà pourquoi je suis contraint, même si le mot, je dois le reconnaître, me déplaît quelque peu, de l’appeler simplement « mustélidé ».) Ma mère a donc apprivoisé un mustélidé, qui vit aussi bien dans la maison qu’au jardin comme un animal familier. Est-ce donc à cause de lui que je vois apparaître sur l’allée gravillonnée, tout près de la haie qui la borde, (non loin de quelques dahlias que sans doute j’ai plantés puis oubliés et qui sans doute furent très beaux, on le devine encore, mais qui sont à présent déjà tout desséchés par la canicule de cet été, sans que personne ait pu les admirer) deux animaux considérablement plus gros que celui de ma mère mais sans aucun doute de la même famille et qui sont, non, qui ne sont ni deux blaireaux ni deux ratels, mais bien, indiscutablement, deux gloutons ? Ce n’est pas souvent que l’on a l’occasion d’en voir. Leur allure massive ne doit pas vous tromper : ils sont tout en muscles, tout en souplesse ; des ours miniatures aux réflexes de félins. Ils sont entièrement bruns, seul le museau est plus clair. Même si ce ne sont pas de très grosses bêtes, leur puissance ne fait aucun doute.

Ils sont en arrêt sur l’allée, près de la haie. A moins qu’il s’agisse d’un arrêt sur image. Un doute soudain me prend. Regardez : leur présence maintenant n’a presque plus rien d’étonnant : voilà qu’ils offrent à présent l’aspect de deux gros chiens de garde, deux molosses quelconques au museau large et aux oreilles tombantes.

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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /2009 09:08

Dans un petit abri en bois, mon père nous fait voyager. Sous nos yeux défile, d’ouest en est, la Méditerranée. Voyez : elle est là tout entière, en relief et en couleur, légèrement bombée par la courbure de la Terre ; elle emplit toute la pièce. Son mouvement est rapide : moins de deux secondes sans doute nous ont amenés jusqu’en Israël. Aussitôt le mouvement ralentit, paraît sur le point de s’arrêter, puis s’inverse : la même mer, les mêmes côtes, les mêmes montagnes défilent cette fois d’est en ouest, plus vite encore ; peut-être est-ce à cause de cette vitesse que deux Italies successives se dessinent.

Cependant notre voyage cette fois ne s’arrête pas à Gibraltar, comme on aurait pu le croire : déjà nous voici au-dessus de l’Atlantique ! C’est la tempête, sans doute ; car des vagues immenses marquent sa surface, bien plus hautes que les plus hautes montagnes ; des vagues immenses et écumantes d’une immobilité parfaite, étonnantes sculptures en pâte de verre bleue. Mais, toujours emporté par le même tourbillon, c’est le Canada déjà que je crois reconnaître, ou tout du moins la Baie d’Hudson ; et si c’était bien le Canada, alors comment se fait-il qu’à présent nous soyons bel et bien, selon les propres paroles de mon père, au-dessus de l’Océan Indien ?

Pour ma part, je ne peux pas répondre à cette question. Je peux juste vous proposer, en guise d’ultime confirmation, une dernière image : une route ensoleillée bordée de grands arbres aux rares mais énormes fleurs blanches, sans doute des Magnolia grandiflora – les feuilles manifestement sont persistantes ; mais tous les arbres n’ont pas les mêmes feuilles, certains les ont plus étroites, plus fines ; c’est vrai aussi, je vous l’accorde, qu’il existe de nombreuses espèces de magnolias, notamment dans les régions subtropicales.

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Mercredi 9 décembre 2009 3 09 /12 /2009 19:26

Voilà un bien joli site pour faire la fête, ne trouvez-vous pas ? Certes le terrain dans son ensemble est bien un peu en pente, mais toute cette verdure, tous ces arbustes, ces arbres, ces haies vives sont véritablement un régal pour les yeux. Evidemment, cela a aussi ses inconvénients : les tables sont vraiment très distantes les unes des autres, installées à des niveaux divers de la pente, séparées par la végétation. Il n’y a pas moyen de se parler de l’une à l’autre, ni même de se voir.

Le partage des plats risque d’en pâtir. On ne pourra pas vérifier s’il est équitable.

A notre table, le boudin tarde à venir. (Il s’agit, bien entendu, de boudin créole.) Les causes de ce retard ne font aucun doute, pour moi. Ce sont les autres qui ont tout mangé, qui nous ont tout simplement oubliés. En effet, parti enquêter, je rencontre un de leurs émissaires, qui confirme mes craintes. Du boudin ? Il n’y en a plus. Il me raconte le plus tranquillement du monde que de toutes façons il y en avait bien peu, qu’il avait éclaté à la cuisson, qu’un seul morceau était resté entier, quelqu’un l’a mangé ; quant au reste, éparpillé dans le récipient, ils se sont mis à plusieurs, tout autour, et ils l’ont mangé à la petite cuiller. Tout cela est plutôt irritant.

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Lundi 30 novembre 2009 1 30 /11 /2009 21:16

Alors que le chemin monte à travers les arbres de plus en plus bas du fait de l’altitude, je constate que la fatigue encore ne m’atteint pas : ma course reste souple et régulière. L’inquiétude est là cependant, qui s’incarne en deux corps de chiots peinant à me suivre. Ce sont mes petits, et moi une chienne vigoureuse, presque prête à retourner à la vie sauvage, à laquelle peut-être me prédisposent mes allures de chien-loup.

Sauvages, elles le sont, ces grandes collines ou ces petites montagnes où l’homme se fait rare. Il me semble parfois être comme l’émanation animée de toute cette beauté vert sombre qui m’entoure, et qui ne dit rien.

Mais nous ne pouvons pas rester là, d’où notre course sans fin, d’où mon refus tacite de voir derrière moi la fatigue de mes petits.

C’est à cause d’eux peut-être que nous ne pouvons pas rester là.

Je dois faire semblant de ne pas comprendre.

Un homme est là, qui nous a croisés tout au sommet de la crête. D’ici le paysage est vraiment, vraiment grand. C’est à ma demande sans doute qu’il indique du doigt une toute petite butte gazonnée, loin, loin vers le bas, au-delà d’une pente vertigineuse et d’un creux, gouffre ou vallée, qui se perd dans l’ombre. Peut-être même, accompagnant son geste de la parole, me demande-t-il si je la vois là-bas, cette petite « dune » (c’est bien le mot qu’il emploie, si impropre soit-il).

Il nous faut descendre. J’ai préféré éviter la descente en ligne droite, loin de tout chemin ; cela certainement m’a paru trop périlleux. Nous avons fait demi-tour sur quelques centaines de mètres, sans quitter le sentier, et nous avons enfin bifurqué dans un autre plus étroit encore, en pente plus raide.

D’ici je vois maintenant le profil de la pente, celle que je n’ai pas voulu prendre. Le paysage me donne raison. Plus bas, la pente est plus raide encore ; des à-pics nus s’y dessinent comme les os de la terre, émergeant de la verdure environnante. Je ne sais toujours pas comment nous arriverons, mais vraiment je ne regrette pas de n’avoir pas emmené mes petits sur un tel terrain.

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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /2009 21:33

Cette année, la mode est aux araignées géantes. (Est-ce pour cela que je m’attarde sans raison, perplexe ou songeur, dans une probable galerie marchande, face à la vitrine close d’un marchand d’animaux chez qui j’ai pu pénétrer tout à l’heure ? – M, pressée, est déjà en train de rentrer ; il va falloir que j’y aille, que je retrouve mon chemin. Qu’en pensez-vous ? Faudra-t-il que je passe par un escalier de pierre, joli chemin aux angles aigus ?) On en voit partout, décidément, de ces araignées. Bien sûr ça ne durera sans doute pas, mais pour le moment elles font fureur.

Il s’agit d’une nouvelle espèce, ou d’une espèce nouvellement découverte, à ce qu’il paraît parfaitement inoffensive.

J’ai quelques doutes. Je me méfie des emballements excessifs.

Le fait est qu’elles sont véritablement énormes, à un point véritablement spectaculaire : leur volume est facilement comparable à celui d’un épagneul. Leur comportement aussi : elles suivent leurs maîtres, partout dans la maison. Ce sont indiscutablement des animaux de compagnie. En revanche, contrairement aux chiens – et cela aussi peut passer pour un argument de vente –, on ne les entend pas, elles ne font aucun bruit. Ce sont des animaux d’une discrétion absolue. Cela tient peut-être à la légèreté de leur corps, lequel évoque une sorte de délicat sac en papier blanc duveteux gonflé d’air, presque sphérique, pourvu de pattes nombreuses. Ce qui me paraît étrange, c’est cette ouverture au sommet de l’abdomen, orientée vers le ciel, jamais fermée, qui leur donne un air de récipient, ou pourquoi pas de corbeille à papier japonaise.

J’ai tenté de me renseigner sur leur alimentation. Il paraît – mais cela n’est pas officiellement avéré – qu’elles se nourriraient de petits animaux, comme le font les chats, que d’ailleurs elles seraient parfaitement en mesure de remplacer dans leur tâche d’autrefois. Souris, lézards, petits oiseaux, rien ne leur échappe. Même de petits chats, précisément, paraît-il, auraient pu leur servir de proies.

Je ne peux m’empêcher de condamner.

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Mercredi 18 novembre 2009 3 18 /11 /2009 21:11

(Pour ceux qui ont la mémoire courte, faites donc un bond de plusieurs centimètres en arrière.)

En tout cas nous voilà contraints de demeurer ici plus longtemps que nous ne l’avions prévu. Certes l’endroit a du cachet, mais cette ville qui surplombe la mer ne nous la laisse en réalité que fort peu entrevoir, et cela tout de même est assez frustrant. Il n’y a que quelques extrémités de ruelles, à intervalles presque réguliers, qui nous laissent apercevoir un étroit ruban du même paysage toujours : sur le sable d’un brun trop foncé une fille court le long de la mer, vers la gauche. A chaque ruelle on arrive toujours à la voir – à moins que ce ne soit un enfant ?

Je ne suis finalement pas bien certain que ce trop riche automobiliste soit vraiment honnête.

Maintenant nous sommes même obligés de prendre un hôtel. La chambre est petite mais coquette, la vue sur les toits est pittoresque, néanmoins cela est tout de même vraiment contrariant. (En tout cas je suis contrarié.)

Et puis finalement il faudra prendre le train, et cela encore sera vraiment un problème. Cela encore sera vraiment un problème parce que peut-être il faudra voyager assis sur notre propre valise, et puis il faudra vraiment être très attentif parce que très certainement il faudra aussi changer de wagon, plusieurs fois, mais pas n’importe quand, pas n’importe comment : au bon moment, le bon wagon.

Tout cela parce que, il faut maintenant que je le dise, ce riche automobiliste a sur le sommet de son crâne la même – je dis bien la même ! – cicatrice que moi, que moi aussi j’ai à cette occasion au sommet de mon propre crâne : une cicatrice longue et large et rouge comme une bouche accidentelle ; et bien sûr cela signifie que forcément cet homme qui avec moi n’a rien de commun, rien que cela en commun n’est autre que mon frère, mon frère siamois séparé de moi dès notre naissance lors d’une intervention nécessairement chirurgicale, et qu’il va me falloir désormais continuer à vivre en sachant cela.

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Samedi 14 novembre 2009 6 14 /11 /2009 21:50

Notre voiture, une Fiat Tipo blanche, est bien garée dans la rue qui monte ; nous venons tout juste d’en descendre, nous sommes encore sur le trottoir. C’est alors que se produit l’accident : la voiture garée juste devant la nôtre recule d’un coup et la percute violemment ; elle-même a été projetée en arrière par la voiture garée juste devant elle, qui l’a percutée de la même manière. C’est un étrange accident, me direz-vous : les trois voitures sont vides. Leurs propriétaires sont d’ailleurs tous là, immédiatement accessibles, sur le trottoir, à considérer les dégâts. La voiture du milieu est la plus endommagée. J’espère un instant que la Tipo n’a rien ; mais si, le métal à l’avant est un peu tordu, et un phare est orienté vers le sol, comme sous le poids d’une paupière trop lourde. Rien qu’à la main, j’arrive sans trop de peine à redresser l’essentiel, mais cela reste un travail évidemment beaucoup trop approximatif, il faut faire faire le travail par un carrossier ; de toutes façons, c’est logiquement l’assurance de la première voiture, responsable de l’accident, qui paie.

Cela ne pose pas de problème, d’après son propriétaire. Courtois et désolé, il nous explique que sa voiture a un défaut : quelques secondes après l’arrêt du moteur, elle a tendance à faire un bond de plusieurs centimètres en arrière, comme ça, même en l’absence de son conducteur. Il éprouve quelque peine à faire admettre au constructeur que sa voiture a besoin d’être révisée, mais il nous promet que cette fois-ci, ils n’y couperont pas, il faudra bien qu’ils fassent quelque chose.

Il a l’air sincère. Il a de l’aisance dans ses manières. Il a aussi de l’élégance dans la simplicité de sa tenue estivale : c’est à l’évidence un homme qui a de l’argent, et qui sait vivre avec.

Il nous donne à chacun une simple feuille de papier quadrillé, afin que nous puissions rendre compte par dessin des circonstances de l’accident. Il ne précise pas s’il s’agit du constat à l’amiable. Ce papier tout de même me paraît bien peu réglementaire.

(A suivre)

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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /2009 21:26

De temps à autres ma hiérarchie fait appel à moi (peut-être alors suis-je enfermé à faire cours dans une salle exiguë et vieillotte) pour me confier de plus hautes missions : il s’agit de requins – certains ne mesurent que trois ou quatre mètres de long, d’autres en font facilement une trentaine – que je dois entièrement vider et mettre en état de conservation suffisant, afin de par la suite les aménager et d’en faire des sortes d’abris. En effet leur gueule grande ouverte forme une porte spectaculaire et pittoresque, toute garnie de dents.

C’est un ouvrage à pratiquer de l’intérieur, et certains me plaignent, à cause de l’odeur, volontiers qualifiée de pestilentielle. L’animal sans doute commence déjà à se décomposer, c’est un travail de longue haleine. Mais j’accepte ces inconvénients, je les assume, même si j’en souffre ; en effet il s’agit là d’une tâche indiscutablement honorifique, quasi universitaire, qui doit me faire prendre conscience de ma propre importance.

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Vendredi 6 novembre 2009 5 06 /11 /2009 18:44

Après quelques détours complexes (rappelez-vous), je me retrouve dehors, sur le trottoir. C’est assez déroutant : une fois dehors, impossible de le voir, le grand magasin ! Il n’y a aucun bâtiment à étages derrière moi, ni dans les environs immédiats. Pourtant il ne peut pas être loin, n’est-ce pas, puisque j’en sors ! Aucun retour en arrière, aucun repentir ne m’est permis. Enfin je distingue une direction possible (une rue en point de fuite, avec au loin peut-être une fontaine, peut-être autre chose encore.) C’est en avançant dans cette direction que je remarque l’entrée d’un parking gratuit. Je suis à pieds, mais c’est tout de même bon à savoir, pour une autre fois ; il est quasiment inespéré de stationner sans payer, dans ce quartier. Je remarque une simple feuille de papier, collée juste à l’entrée du parking. On m’explique que les habitués ont pris l’habitude de s’y inscrire dès le matin afin de réserver leur place au parking. Cependant le procédé n’est pas très fiable, vous en conviendrez : au lieu de noter leur numéro d’immatriculation, les usagers n’indiquent qu’une description sommaire du véhicule ; cela prête à confusion.

Mon attention est attirée par la présence d’un homme assis sur le trottoir, les jambes étalées. C’est un homme d’une trentaine d’années, mince, aux traits fins et aux vêtements élégants, aux cheveux presque tous blancs (on distingue encore parmi eux cependant quelques cheveux noirs) qui me regarde calmement. Alors je me baisse vers lui, et saisissant un stylo j’entreprends d’écrire sur sa joue, plus précisément le long de l’arête de sa mâchoire ; les deux mots forment un angle obtus. L’homme proteste faiblement. J’ai écrit « TRADING SILVER. »

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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 18:38

M a disparu. Rappelez-vous : il a suffi que je tourne le dos, que je réponde à la libraire, que mon regard s’attarde à l’intérieur, plus longtemps sans doute qu’il n’était nécessaire. Elle n’est plus là, elle n’a même pas dû se rendre compte que je ne la suivais pas.

Il faut que je la retrouve : ou ? c’est simple : forcément quelque part dans ce grand magasin où nous avons travaillé – où nous nous sommes rencontrés – autrefois.

M’y voici. Les lieux ont changé. La plupart des caisses sont fermées, à part une ou deux à chaque extrémité. C’est vrai que nous sommes le matin, peu de temps après l’ouverture, mais je sais qu’il y a aussi une autre raison : il s’agit tout simplement d’une mesure d’économie. A cette heure-ci, la plupart des employés des caisses sont occupés à autre chose. Autrefois ils étaient assis à leur caisse, à attendre, à ne rien faire d’autre que donner leur présence. Maintenant cependant ces caisses fermées donnent l’impression d’un désert, de quelque chose qui s’en va.

J’ai décroché un téléphone intérieur, un peu vieillot. Au bureau du personnel, on pourra sans doute me dire à quel étage, à quel rayon je peux trouver M. La personne qui me répond ne me laisse pas le temps de m’expliquer : à peine ai-je dit mon nom qu’on me répond que je suis pris pour la journée, en extra ; on m’indique le rayon où je dois me rendre, il faudra que je balaie les rosiers. La personne au bout du fil a bien répété « Monsieur Annocque », sans surprise, comme si ce n’était que de la veille que j’avais quitté le magasin.

J’entreprends d’accéder aux étages supérieurs. Il est hors de question que j’aille « balayer les rosiers », vous pouvez me croire ! je n’irai même pas me présenter au rayon. Les escalators sont à chaque fois plus petits, certains sont à peine posés sur le sol ; il faut faire attention, car ceux-là sont particulièrement rapides ; de plus, je suis pieds nus. Je m’en sors sans mal cependant. Les étages aussi sont à chaque fois plus réduits. L’un d’eux est entièrement muré de fer : il n’y a rigoureusement rien à y voir. Seules deux ouvertures permettent de communiquer avec les employés : une jeune femme d’un côté, de l’autre un homme qu’il me semble reconnaître. Il n’a pas changé, il fait partie de ces gens auxquels on ne saurait donner d’âge.

L’étage suivant est presque vide et sombre. Il n’y a là qu’un décor de livres factices, en carton, sur des rayonnages. L’idée me vient de monter jusqu’au dernier étage, où il y avait autrefois un restaurant. Cependant je suis tout de suite arrêté : l’escalier central qui mène au dernier étage est barré par une sorte d’attraction. Il s’agit d’une reproduction, peut-être un peu plus grande que nature, d’un personnage qui tient à la fois de Louis XIV et de Johnny Halliday. Cependant c’est sans doute un homme, très maquillé, puisque celui-ci s’anime et m’adresse la parole, d’une voix semble-t-il amplifiée par une sono invisible. Il s’ennuie, naturellement, à rester vautré sur cet escalier dans un tel appareil. On le comprend. Il n’a rien d’autre à faire et personne ne passe par ici. Il me retiendrait volontiers pour me faire la conversation, mais que je n’ai que faire de rester là ; je m’en vais sans même lui répondre.

Je redescends.

 

(A suivre)

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Mardi 27 octobre 2009 2 27 /10 /2009 20:36

Je suis juste sur le seuil d’une petite librairie qui fait un angle aigu entre deux rues, le dos tourné vers l’intérieur, à regarder M qui sur le trottoir s’excite en paroles à propos de je ne sais quoi. Ce n’est pas à moi qu’elle s’adresse. Toute son excessive animation me fait bien rire. Une dame aux cheveux courts entre rapidement dans la boutique, je ne lui prête pas attention. C’est alors qu’elle m’interpelle, depuis le fond, à propos de ma façon de ranger le tiroir-caisse. Je me retourne enfin : elle me prend manifestement pour son employé. Je lui fais savoir son erreur, de mon ton le plus aimable ; mais non, je ne suis son employé, je suis un client ; en outre j’ai déjà un emploi : je suis professeur, et même auteur, figurez-vous – à l’occasion. Je ne suis pas certain qu’elle ait tout entendu : dès « professeur » le volume de ma voix a commencé à baisser, pour finir dans un murmure. Elle a reconnu son erreur, elle me prenait pour quelqu’un d’autre. Je considère en silence l’intérieur de la boutique. Elle est vraiment petite. Presque malgré moi, je cherche l’endroit le plus propice à une séance de dédicaces ; il y a sur la gauche une sorte de comptoir en formica, assez laid, près de la vitrine ; mais il est vraiment très haut, trop haut : une personne assise derrière disparaîtrait complètement.

 

(A suivre)

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Jeudi 22 octobre 2009 4 22 /10 /2009 15:35

Je suis reçu chez des gens. (Je m’en suis rendu compte en une fraction de seconde, ça a bien failli m’échapper. D’ailleurs ça m’échappe encore, dans l’ensemble ; je sens bien que l’essentiel m’échappera toujours. Disons, pour plus de simplicité, que les informations qui me parviennent – et qui pourtant concernent ma propre situation – m’arrivent brouillées. Je n’ose imaginer ce que vous renvoie.)

Je suis reçu chez des gens, à ce qu’il semble, et en cela, je me trouve en concurrence – avec d’autres comme moi sans doute, sans doute reçus chez d’autres comme eux. Je ne suis pas certain de bien savoir ce que cela veut dire. (Ce qui m’indique cette concurrence, c’est ma présence éphémère sur une sorte de parking nocturne, où sont alignés verticalement toute une série de cadres, ou plus précisément de rectangles incomplets – pas tout à fait fermés par le haut).

Qui sont ces gens ? me demandez-vous. Un couple, à l’évidence. Le mari est un homme plutôt grand et mince, aux manières un peu gauches mais chaleureuses, assez amusant. La femme est plus effacée. Ces gens, peut-être dans la quarantaine, sont en tout cas nettement plus âgés que moi. Il y a entre nous une différence de génération. Cependant je trouve quelque chose de commun entre leur maison – une vieille maison de ville à rénover – et celle que j’habite. C’est surtout quand j’en sors qu’il y a quelque chose de commun, dans l’espace vide et large, peu aménagé, qui me fait face. M’habiller (ou me rhabiller) peut-être aussi m’aura été un problème, à un moment où, semble-il, ils ont été obligés de venir me chercher. Si j’essaie de me situer, j’ai la vision d’une carte où apparaît le nord-est de la France. Encore une fois je ne suis pas bien sûr de ce que cela signifie. C’est aussi pour vous que je fais tous ces efforts.

Il semble qu’il y ait un bilan, à la suite de tout cela, un bilan nécessaire. Pour nous y aider, les noms des couples ou des familles qui reçoivent sont inscrits sur un tableau, abrégés pour plus de lisibilité à leurs trois premières lettres. Je crois tout de suite avoir trouvé les miens, mais avec un peu d’attention je me rends compte qu’il n’en est rien ; je me rends compte au contraire que j’ai beau m’évertuer, impossible de les repérer.

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Jeudi 15 octobre 2009 4 15 /10 /2009 15:54

Elle n’a pas de portail à son jardin, la maison qui borde la rue, juste à la hauteur de l’endroit où j’ai planté mon buddleia en plein milieu de la chaussée. M et moi avons pénétré dans ce jardin, nous avons tout de suite tourné à droite, nous nous sommes arrêtés tout au bout, près de la clôture. Cette partie du jardin est mal entretenue. Sans le moindre doute, notre présence en ces lieux est clandestine. (J’aurais aimé ne pas avoir à soulever la question de la motivation de notre présence en ces lieux. Mais vous êtes là. Encore une fois je dois vous confesser que je n’ai aucune raison véritablement valable, aucune explication absolument convaincante à vous fournir. J’aimerais pouvoir vous dire que cela tient à cette pensée fugace déjà évoquée, l’idée d’une voiture roulant au-dessus de mon buddleia, mais elle a été précisément si fugace, cette idée, que vraiment je ne peux pas croire qu’elle soit encore présente à mon esprit alors que nous nous tenons là, M et moi, dans ce coin de jardin interdit.)

C’est alors que nous avons le dos tourné que retentit soudain la voix du propriétaire, grondant de colère, qui plutôt que de nous demander des explications (peut-être à cette condition seulement aurais-je été en mesure de lui en fournir !), préfère nous menacer – et je crois bien qu’il ne s’agit pas pour lui d’appeler la police, non, je crois bien qu’il a tout simplement parlé d’aller chercher son fusil !

Tout cela me paraît bien exagéré, et même un peu ridicule.

Il est clair que cet homme ne parle pas le même langage que nous. Son agitation excessive dénote un manque d’éducation manifeste. Cependant on ne peut faire abstraction du fait qu’il est dans son bon droit ; en effet nous n’avons rien à faire dans son jardin, même si l’absence de portail à l’entrée peut passer pour une sorte d’invitation. Je me surprends à intervenir, très vite ; il est vrai que l’urgence de la situation nécessite une réaction. Je prends la parole, je nous présente, aussi aimablement que possible : nous sommes des voisins, nous habitons la même résidence, à peine deux rues plus loin, dans une maison très semblable à celle-ci. Je sens aussitôt que l’homme se radoucit, mais je ne lui laisse pas la parole pour autant ; je continue sur ma lancée, je lui parle de l’entretien des rues ; la chaussée devant chez lui est particulièrement dégradée, la communauté ne fait pas le nécessaire ; il est vrai que les autres rues, plus passantes, sont en meilleur état, mais ici, vraiment, dans sa rue, on peut dire que les riverains sont des laissés-pour-compte, c’est scandaleux, il faudrait vraiment faire quelque chose !

Je n’en reviens pas de mon bagout. M elle-même en est impressionnée. L’homme paraît définitivement conquis. Il est maintenant très chaleureux, très volubile, certain d’avoir trouvé des alliés à sa cause. Il nous retient longuement, et ses manières un peu rustres n’en ressortent que davantage, depuis qu’il cherche à se montrer agréable. C’est vraiment gênant. Je ne sais pas trop comment faire pour nous débarrasser de lui ; d’autant plus que je voudrais bien récupérer mon buddleia, à présent, et même le dracæna ; ils seraient finalement beaucoup mieux chez nous.

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Lundi 12 octobre 2009 1 12 /10 /2009 20:56

Mon buddleia va mourir, c’est sûr, si je le laisse à cette place. Il est complètement étouffé par le chèvrefeuille. Il est déjà bien mal en point. Je le constate aussitôt, juste après l’avoir déterré : ces longues branches sèches, où j’espérais encore trouver de la vie, sont mortes, irrémédiablement, et depuis longtemps ; elles se brisent sans peine entre mes doigts. Il ne me reste plus entre les mains que le tronc, long d’à peine une vingtaine de centimètres, sur lequel tout de même il reste deux pousses fraîches et tendres, plus courtes que mon petit doigt.

C’est pourquoi je veux le planter ailleurs. Nous avons cherché un autre emplacement, M et moi. Nous avons fini par le trouver. Nous nous sommes arrêtés dans une petite rue, non loin de chez nous, dans la même résidence. En effet, à cet endroit, le revêtement goudronné présente une longue fissure au milieu, dans le sens de la longueur, suffisamment large pour qu’y pousse déjà une autre plante que je n’identifie pas tout de suite. (Plus tard, ce sera une plante d’intérieur : un dracæna, d’ailleurs étonnamment prospère et verdoyant, eu égard à son environnement. Mais peut-être n’est-ce pas immédiatement un dracæna, me direz-vous.) Mon buddleia pour sa part devrait se plaire ici : c’est un arbuste vraiment peu exigeant. On en voit d’ailleurs souvent, qui se sont ressemés n’importe où, et qui poursuivent leur croissance dans des conditions extrêmes : au bord des voies ferrées, ou même sur le haut d’un mur abandonné… Au milieu de cette rue le mien ne détonnera pas, ou si peu – en effet un observateur attentif et suffisamment instruit toutefois ne manquera pas d’observer que ce n’est pas la forme sauvage aux fleurs mauves bien connues de Buddleia davidii (l’arbre à papillons pour les profanes), mais bien du produit d’une sélection horticole, d’ailleurs facilement identifiable à ses fleurs bleu foncé et à son port érigé : il s’agit à n’en pas douter du cultivar « Empire Blue » ; vous-mêmes peut-être l’aurez reconnu, avec quelque surprise. La perplexité que je suppose à cet hypothétique observateur m’amuse à l’avance, j’en suis tout excité, et ne fait que me conforter dans ma décision, car c’est une bonne farce, un « Empire Blue » au milieu de la chaussée ; non ? Qu’en dites-vous ? Voici mon buddleia déjà planté au beau milieu de la chaussée, non sans un soupçon d’inquiétude, en partie dû à la clandestinité de l’entreprise, et sans doute aussi à une autre pensée m’a traversé l’esprit l’espace d’une seconde, à la vue de ce bout de bois qui émerge au milieu de la rue : une voiture pourra-t-elle passer au-dessus ? Et si c’est le cas, combien de temps cela pourra-t-il durer ? Car il va pousser, mon buddleia ; c’est un arbuste qui peut facilement dépasser trois mètres de haut, et vous me connaissez : loin de moi l’intention de nuire à quiconque

(A suivre)

Par PhA - Publié dans : Hublot des machines (Seul à voir)
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Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /2009 09:48

Il y a déjà longtemps que je veux noter tout cela et la suite, que je fais l’effort de le retenir pour vous, tout en sachant bien la vanité d’une telle entreprise. Enfin me voici assis à une table, une feuille devant moi, une pointe Bic noire à la main. Voilà. Je veux écrire, je veux commencer par « Tu ne t’es pas regardé » (m’adressant à moi-même). Mais vraiment j’ai du mal à former les lettres (il y a tellement longtemps que je n’ai pas écrit). J’ai du mal à former les lettres et, quand je me relis, je me rends compte que, pour la plupart, les mots que je croyais avoir écrits n’y sont pas : il n’y a pas de « tu », il n’y a pas de « ne »…

Par PhA - Publié dans : Hublot des machines (Seul à voir)
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Liquide, 17 avril 2009 (Quidam éditeur - diffusion CDE - distribution SODIS)
(échos)

Apparitions

- Samedi 12 et dimanche 13 septembre, je serai au Village du Livre de la Fête de l'Humanité.

 

- Dimanche 20 septembre, de 11h30 à 13h, je dédicace à Rambouillet, au Relays du Château, aux côtés de Pascale Petit pour Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir.

 

- Vendredi 9 octobre, je serai à la soirée organisée par la librairie Atout-Livre (203 bis avenue Daumesnil dans le XIIe), aux côtés de Jérôme Lafargue pour son roman Dans les ombres sylvestres.

 

- Samedi 5 décembre, je dédicace à la Librairie des Essarts-le-Roi, rue du 11 novembre (dès 11 heures le matin et 15 heures 30 l'après-midi).

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