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Pêche annuelle

Nicole Caligaris, Le Paradis entre les jambes.

Jacques Josse, Terminus Rennes.

Marc Villemain, Ils marchent le regard fier.

Catherine Ysmal, Irène, Nestor et la vérité.

Yves Pagès, Portraits crachés.

Ana Tot, Mottes mottes mottes.

Alban Lefranc, Le ring invisible.

Thierry  Beinstingel, Ils désertent.

François Matton, 220 satoris mortels.

Russell Hoban, Enig Marcheur.

Cécile Portier, Contact.

Denis Decourchelle, La Persistance du froid.

Cécile Mainardi, Je suis une grande actriste.

Pierre Bergounioux, La Ligne.

Emmanuelle Pireyre, Foire internationale.

Anne Serre, Petite table, sois mise !

Manuela Draeger, Herbes et golems.

Eric Chevillard, L'Autofictif.

Bénédicte Heim, Je suis l'autre côté de ton péché.

Sabine Macher, Résidence absolue.

Antoine Bréa, Simon le mage.

Gaëlle Bantegnie, Voyage à Bayonne.

Francesco Pittau, Une pluie d'écureuils.

Christophe Macquet, KBACH.

Pierre Alferi, Kiwi.

Emmanuelle Pireyre, Féérie générale.

Hélène Frappat, L'agent de liaison.

Yves di Manno, Terre sienne.

Marie Simon, Les pieds nus.

Thierry Beinstingel, CV roman.

Hélène Bessette, MaternA.

Laure Limongi, Indociles.

Manuel Candré, Autour de moi.

Nicolas Le Golvan, Reste l'été.

François Bon, Autobiographie des objets.

Eric Chevillard, L'Auteur et moi.

Jakuta Alikavazovic, La blonde et le bunker.

Claro, Tous les diamants du ciel.

Raymond Federman et Pierre Le Pillouër, Chair jaune.

Thomas Vinau, Ici ça va.

Sylvain Coher, Hors saison.

Eric Pessan, N.

Anna de Sandre, Un régal d'herbes mouillées.

Anne-Sylvie Salzman, Lamont.

Jaime Montestrela, Contes liquides.

Nathalie Quintane, Cavale.

Véronique Pittolo, Toute résurrection commence par les pieds.

Eric Pessan, Les Inaboutis.

Virginie Poitrasson, Il faut toujours garder en tête une formule magique.

Emmanuelle Pagano, Les mains gamines.

Didier da Silva, Treize mille jours moins un.

Jean-Luc Coudray, Je n'ai plus besoin de moi.

Gabriel Josipovici, Tout passe.

Orion Scohy, En Tarzizanie.

Sonde

Hublog à lectures

Jeudi 16 mai 2013 4 16 /05 /Mai /2013 18:14

– Messieurs, votre insistance me navre. Que voulez-vous que je vous raconte ? Ma vie, depuis que j’ai fui la Finlande, a suivi un tracé lisse et rectiligne. Toi, Ivar, qui m’a connu au lycée d’Uleaborg. Tu sais que, n’ayant pu résister ni à l’amour de Minna ni aux leçons de son père, le professeur de littérature, je suis parti errer dans tout le Suomen-Maa, depuis Arkhangelsk jusqu’au golfe de Botnie, cette portion de territoire comprise entre 60 et 70 degrés de latitude nord. Rien que des lacs, des marécages et des pierres. Le froid, la faim, les coups de pied. Jusqu’à ce que je me décide à caler mes fesses au chaud, dans les bureaux du service d’inspection du Comptoir du Bois d’Aabo. C’est là que j’ai fait mes premiers pas dans les statistiques, là où je me suis imprégné de la vérité authentique des chiffres et de celle relative du calcul des probabilités. Des années durant, j’ai su quel était le tonnage exact de la consommation mondiale de la pulpe de papier, du goudron, du contreplaqué et de l’aggloméré. Ceux qui n’y ont pas été initiés ignorent la suprématie de la statistique, science mêlant les mathématiques et l’observation du monde réel. L’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. A partir d’inventaires et de colonnes de chiffres, il est possible de décrire et synthétiser l’histoire statistique de l’humanité. Le contreplaqué m’a servi de point d’ancrage. En observant les chiffres de l’exportation du contreplaqué, mul-ti-plis ! Hoerée ! Franziska ! FRANZISKA ! FRAN-ZIS-KA !

Ce fut une véritable déflagration !

Subite et retentissante, l’exaltation d’Op Oloop frappa de stupeur tous les convives. Certains se levèrent. Mais leur hôte, qui s’était immédiatement repris, les invita d’un geste à se rasseoir.

– Excusez ce débordement vraisemblablement inspiré par quelque génie bachique, mentit-il avant de proférer d’une voix radoucie et étouffée : Hoerée ! Franziska ! FRANZISKA ! FRANZISKA ! Evohé ! Io ! Io ! Eleleu !

La stupeur fit place à la consternation. Puis à l’incompréhension. Il avait émis le cri de ralliement des bacchantes en se tapotant les lèvres du bout des doigts. Devant l’urgence de la situation, même Gaston Marietti se leva. Tous avaient remarqué que l’exaspération affichée par Op Oloop au début de son récit s’était peu à peu transformée en orgueil irrévérencieux. Mais comment expliquer ce dérapage inepte ?

 

 

Juan Filloy, Op Oloop, Monsieur Toussaint Louverture, septembre 2011, traduit de l’espagnol (Argentine) par Céleste Desoille, p. 126-127.

 

A partir de quel degré l’abus des statistiques devient-il vraiment nocif à la santé mentale ? Comment expliquer que, ayant quand même vécu 106 ans avec une belle notoriété dans son Argentine natale, Juan Filloy n’ait pas connu le bonheur de voir son inénarrable Op Oloop, initialement publié en 1934, traduit dans notre belle langue ? Et l’amour, dans tout ça ?

(Encore une belle découverte de  Monsieur Toussaint Louverture, à qui l'on doit aussi, plus récemment, celle d' Enig Marcheur.)

http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/image/OPOLOOP/Faux%20livre_OpOloop.jpg


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Lundi 6 mai 2013 1 06 /05 /Mai /2013 16:34

Je pourrais montrer Issei Sagawa séparé d’avance, le montrer seul avec son cahier, séparé de la classe, le montrer comme je l’ai vu au restau, ne disant pas trois mots, souriant, et malgré ses sourires, séparé de notre joyeuse tablée. Mais ce n’est pas ce que je dois faire, préparer un sens bien construit pour former adroitement des sutures, pour donner à mon affaire son liant, son texte qui conduise le lecteur vers une élucidation de quelque chose, ne serait-ce que du livre lui-même, qui s’en va par tous le bouts, vainement. Plus que pour aucun de mes livres, je dois laisser ce texte à ses défauts, laisser son entreprise même à son énigme. Ce que veut être ce livre, je l’ignore. Je m’efforce de retrouver ce fait divers dans mon existence, de retrouver son contact, là où le hasard l’a placé, à l’origine de ma vie littéraire.

 

Nicole Caligaris, Le Paradis entre les jambes, Verticales 2013, p. 87.

 

Finalement ce n’est peut-être pas plus mal qu’un hasard quand même assez étonnant fasse que ce soit seulement maintenant et par ce livre que je découvre Nicole Caligaris.

L’énormité du sujet – et pourtant il s’impose. Je n’aime pas les sujets – mais on ne les choisit pas (on ne devrait pas). Que celui-ci ait été si longtemps tu, bien sûr. Et qu’à un moment, suffisamment lointain, il se soit imposé : aussi.

Il n’y a pas besoin d’événement pour devenir écrivain. Mais qu’on y soit mêlé, mêlée de si près même de biais au moment précis où l’on en est en passe de le devenir, on ne peut pas fermer les yeux dessus : à un moment le livre « veut » quelque chose, se veut lui-même sans doute ; l’auteur s’y plie.

L’auteur aurait été auteur même sans ça. Un(e) autre ?

 

On lira avec intérêt l’entretien de Nicole Caligaris avec Alain Nicolas.

http://www.sitaudis.fr/Source/280/le-paradis-entre-les-jambes-de-nicole-caligaris.jpg

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Jeudi 2 mai 2013 4 02 /05 /Mai /2013 18:38

D’autres sites dessinent leurs contours. Ils me hèlent, me tirent par la manche. Je ne m’y attarde pas. Je les traverse à grandes enjambées. Parfois j’ai, face à eux, les yeux et la tête trop fatigués. De brusques bouffées d’angoisse montent. Les mains deviennent moites. Les jambes sont en coton. Ici, des gens ont brûlé vif, une nuit d’hiver, dans un immeuble. Là, des flics, sirènes hurlantes, ont décidé que les feux rouges n’existaient plus pour eux et ont fauché, emporté, tué deux jeunes qui se trouvaient (une nuit de la Saint-Sylvestre) sur leur trajectoire. Ces endroits (où de temps à autre des anonymes viennent déposer des bouquets de fleurs) sont gravés au centre-ville. Ils pèsent lourds. Ils s’écartent de ceux, plus légers, plus intimes, qui ont le pouvoir de réactiver un feu intérieur assez rassurant. Sous les braises vivent alors des moments brefs et décousus. Tous confectionnent des attelles capables de tenir une mémoire en écharpe. Je sais qu’un jour prochain, l’amnésie va gagner et tout effacer. Il me reste un peu de temps. J’en profite pour fixer la silhouette robuste de Monsieur Victor que je côtoie, certains soirs, au comptoir. Ex-cheminot, il est penché au-dessus du pont de la rue de l’Alma. Il vient là tous les jours. Il scrute les rails, heureux de partir sans partir, montant à bord d’un train essoufflé qui le mène sans doute loin en arrière… J’en profite pour repérer, de nuit, l’ombre effilée de Pierre Bergounioux fumant une cigarette, debout au milieu de l’avenue Janvier, à peu près entre la salle de l’Ubu et le lycée Zola, déclarant qu’il s’est arrêté là où le capitaine Dreyfus avait dû poser ses pieds de prisonnier quelques décennies plus tôt. Je me dois aussi, hommage au Café Confort ouvert tous les samedis matins, cinq ans durant, place de Zagreb, de saluer ici même Lucien Suel en lui disant que s’il revient poser son ombre sur le lit défait du ruisseau Le Blosne, je partagerais volontiers une bière thaï, une fraîche et pétillante Shenga, avec lui au Bangkok, juste en bas de chez moi.

 

Jacques Josse, Terminus Rennes, éditions Apogée, 2012, p. 36-38.

 

Voici que je suis Jacques Josse (rappelez-vous Cloués au port) à travers une ville que je ne connais pas du tout, je me le dis tout en lisant, « c’est vrai, Rennes, je ne connais pas du tout » mais lui oui, ô combien, la ville lui parle des gens qui ont croisé sa vie et c’est un peu sa vie qu’il arpente dans la ville à grands pas ; elle lui parle aussi de littérature, d’auteurs qu’il y a rencontrés, et que parfois j’ai rencontrés ailleurs, parce que la littérature aussi est (devient ?) un village :

 

Je saisis leurs silhouettes, leurs zigzags, les musettes qu’ils portent à l’épaule. Puis je les laisse dériver hors les murs et je m’en vais rejoindre la barre, le cinquième étage, l’appartement, l’ordinateur et son écran gris sur lequel je retranscris ces mots, ces phrases, ces fragments, bercé par le bruit régulier – et proche – des camions qui roulent d’un bout à l’autre de la nuit sur la rocade.

 

Idem, p. 44.

 

C’est vrai, de Rennes je ne connais que la rocade.

http://www.editions-apogee.com/media/catalog/product/cache/2/image/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/9/7/978-2-84398-405-1.jpg

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Mercredi 24 avril 2013 3 24 /04 /Avr /2013 19:01

Le départ – voilà, ça me revient – fut donné par le jeune Mathurin, huit ans, sous les vivats d’une demi-douzaine de ses contemporains, Océane, Emma, Théo, Manon, Achille et Valentin. Tout cela poussait des cris vrillants qui faillirent rendre inaudible le coup de feu (tiré au moyen d’un sachet de boulangerie que Mathurin gonfla d’air et creva) – mais on peut croire aussi que l’agacement causé aux deux vieux par cette basse-cour ne fut pas pour rien dans le départ fulgurant qu’ils prirent, poussés par l’espoir de lui échapper.

Comme c’est le cas de toutes les idées, à commencer par les plus radicales, l’origine de celle-ci ne se laisse pas facilement déterminer. Il se peut qu’elle soit née d’une question presque abstraite qui, prise au mot, aurait inopinément basculé dans le réel. Un des habitants de l’impasse voit un jour cheminer de conserve les deux patriarches, faire patiemment des mètres avec les centimètres, et s’arrêter souvent pour reprendre souffle – feignant toutefois de ne s’immobiliser que pour commenter une fissure dans un mur, une fleur, un escargot leur frère : ne pas montrer à son vieux rival que l’on peine. Un habitant donc les regarde passer, et : dis donc ces deux-là, s’ils faisaient la course on en aurait pour un moment. Sur le ton de la blague, mais l’idée va son chemin elle aussi, fait des mètres avec des centimètres et, allez savoir comment, se présente un jour sous les gracieuses espèces de deux adolescentes à Pierre Cordier et Roger Chabassol.

Chez Cordier, ce fut sa petite-fille Anaïs. Chez l’autre une Laura de seize ans. Et, plus facilement qu’on ne l’aurait cru, l’un et l’autre acceptèrent. Comme il est naturel, Cordier aime sa petite-fille, et comme il est fréquent – c’était le calcul – ne peut rien lui refuser. Si l’idée qu’on pourrait vouloir se moquer de lui le frôle de son aile, il la repousse vivement : pas Anaïs, pas cette gentille blonde qui vient le voir souvent, s’assied patiemment près de lui, écoute ses vieilles histoires et lui conte ses jeunes émois. A Chabassol, qui n’a pas d’enfants mais a gardé l’œil égrillard, on a dépêché Laura, brunette ravissante, volontiers court-vêtue, au regard et au déhanché prometteurs. Vous n’en ferez qu’une bouchée, grand-père Chabassol, a-t-elle dit, regardez-le : il se traîne. Il n’en fallut pas davantage pour que le bonhomme sentît comme un influx parcourir ses mollets de vieux coq : il accepta.

 

Jean-Louis Bailly, Mathusalem sur le fil, L’Arbre vengeur, 2013, p. 23-24.

 

Cette improbable course dans leur impasse de deux quasi-centenaires dure le temps d’un roman qui, sous des airs de fable acide, est aussi une réflexion sur les apparences (le narrateur alterne son récit de la description des photos de Florian, le jeune photographe amateur du quartier dont les photos parlent et parfois mentent). Le passage des vieillards devant les différentes maisons de l’impasse est l’occasion de faire de chaque habitant un personnage dont l’histoire réjouit ou émeut, au gré d’un narrateur ouvertement partial : la préférence est l’apparente injustice qui précisément rend justice aux apparences trompeuses.

http://www.arbre-vengeur.fr/wp-content/uploads/livres/big-mathusalem.jpg

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Dimanche 14 avril 2013 7 14 /04 /Avr /2013 16:00

Toujours est-il que, à les entendre, un vieux, c’était d’abord un papi ou une mamie. Son identité, qu’ils appelaient ça. Jusque là tout va bien : des siècles et des siècles que ça contentait tout le monde aux quatre coins de la planète. Mais soudainement ça a déplu à nos sommités. Qui se sont mises à expliquer qu’un papi ou une mamie, pour un gosse, ça avait tout d’une tragédie, rapport que ça tourmentait les générations et qu’on ne devait pas laisser un gamin faire gouzi-gouzi avec un ancêtre. Que c’était de mauvaise influence et qu’on ne pouvait pas faire un grand d’un petit s’il s’attachait à des vétérans tout ridés. Que le pays avait bien à perdre à regarder le passé. En un mot comme en cent, ce qui était beau était devant, pas derrière. A la fin de l’envoi, en vérité, ce qu’ils disaient, c’est qu’un vieux c’est la mort, et que la chose ne se montre point à un mioche. Qu’il vaut mieux lui faire des menteries dès le début de la vie et jouer à cache-cache avec ce qui nous attend tous, et eux avec.

 

Marc Villemain,  Ils marchent le regard fier, éditions du Sonneur, 2013, p. 28-29.

http://www.editionsdusonneur.com/wp-content/uploads/2013/03/220_____Couv-Ils-marchent-le-regard-fier1re_103.jpg

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Mardi 9 avril 2013 2 09 /04 /Avr /2013 16:54

Quand l’histoire d’un couple qui ne se comprend plus ne se raconte pas mais se donne à voir autant qu’à lire par pans entiers de discours intérieurs auquel l’autre jamais n’aura accès c’est la tragédie du langage qui se joue et ne peut se dire autrement qu’avec les mots impossibles que nous avons en partage

et qui depuis quelques jours se réunissent sous la forme d’un livre de  Catherine Ysmal intitulé Irène, Nestor et la vérité et publié grâce au flair d’un cher Quidam, lisez plutôt, et lisez tout.

http://www.librairie-ptyx.be/wp-content/uploads/2013/03/Irene-Nestor-et-la-v%C3%A9rit%C3%A9.jpgQuelques vrais articles sur la Marche aux pages, les Chroniques de Racines, Exigence Littérature, le blog de la librairie Ptyx, Aquarium vert...

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Dimanche 7 avril 2013 7 07 /04 /Avr /2013 14:40

C’est après cette soirée-là que ça a commencé véritablement. Enfin qu’il y a eu un autre commencement dans ma vie. Encore un, ou une autre fin, et puisqu’il faut dater, disons seulement que c’est du lendemain de cette soirée que date cette histoire.

Une histoire de dictionnaire qui était à moi et pas à elle et qu’elle n’avait jamais touché jusque-là, du moins je l’avais cru.

Il était rangé sur le buffet. Je le cherchais pour vérifier un mot. Ça m’a toujours semblé important d’avoir la certitude des mots, parce qu’il n’y a de vérité que dans la définition et qu’elle est décidée par ceux qui ont réfléchi.

Il était à moi après tout ce dictionnaire et impossible de le retrouver ce matin-là., j’en avais pourtant besoin tout de suite. Aussi pour lui parler d’elle, de sa mélancolie, de sa bile noire qui la poussait à la tristesse, ce qui n’avait pas de lien avec ce qui se passait entre nous.

Plus de dictionnaire. J’ai cherché un temps, couru à brides abattues du bahut à la cheminée, j’ai grimpé quatre à quatre l’escalier jusqu’à la chambre, j’ai cherché encore un peu près de mon fauteuil, sous les journaux. Je lui ai demandé ce qu’elle en avait fait, ce qu’elle pouvait bien aller y voir. Alors qu’elle n’y voyait rien.

Elle est allée me le chercher, dehors, sur le perron, près d’une chaise où elle s’asseyait tous les jours, au moins quelques minutes, avant ma sieste.

Là, devant moi, maintenant, la brique de poussière et de feuilles, la couverture humide, molle, les pages cornées en plus, mon dictionnaire foutu. Je déteste ce genre d’intrusions physiques entre les mots. Elle me regarde, perplexe, qui ne sait que penser, autrement dit. « Les mots ne sont pas qu’à toi », dit-elle à se contorsionner devant moi, les mains pétrissant les mains et puis l’une sur son front, le grattant, l’index maintenant sur sa bouche, c’est propre, comme ceux qui ont besoin de se mouiller le doigt pour faire tourner les pages.

Le dictionnaire est sur la table. Le partage me le rend étranger, inapte à la rencontre. J’ai l’impression qu’il est plus abîmé, habité d’Irène, confisqué en partie. Alors, c’est de l’émotion, mauvais par conséquent pour moi. Je voudrais ces mots à moi, à moi seul, des mots fixes, pas ceux qui bougent dans sa bouche.

Pas ceux qu’elle remue et tripatouille, qu’elle lance sans bien savoir où ils vont, peu soucieuse du sérieux qui les grève, comme s’il nous était possible de les connaître ensemble et de les utiliser dans une communauté d’union. Quoi d’union ? D’où me vient cette idée ? Voilà, je me débats comme elle. Filant des mots, non les mots ne filent pas, c’est elle qui croit qu’ils filent, elle la compliquée. Moi, la phrase je la construis, j’y pense, elle a du sens, c’est simple. Celle-là met les mots les uns à la suite des autres et elle attend. Enfin… si elle faisait un tout petit peu l’effort de construire, je comprendrais, tout, tout ce qu’elle dit parce qu’il y aurait une direction. Une majuscule et un point, un commencement et une fin.

Maintenant, elle prend le dictionnaire mais pour quoi faire ? Quoi faire Irène du dictionnaire ? Je demande. Ce n’est pas une question. Je recommence : quoi faire du dictionnaire, Irène, sans tes lunettes, les petits caractères et le latin que tu soulignes, l’histoire du mot ?

 

Catherine Ysmal, Irène, Nestor et la vérité, Quidam, 2013, p. 83-85, c’est là que j’en suis, vous pouvez lire un peu par-dessus mon épaule, ça vaut la peine.

marcheur.gif Post-scriptum.

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Vendredi 5 avril 2013 5 05 /04 /Avr /2013 18:11

Adrien, père de deux enfants virgule trois – en comptant sa belle-mère à charge un tiers du temps –, perçoit net d’impôts, comme courtier en assurance-vie, de quoi sustenter une famille de paysans mandchous, jusqu’en l’an deux mille trois cent quatre-vingt-dix-huit de notre ère. Ce n’est pas une image en l’air, mais le fruit d’obsédants calculs mentaux. Compilateur précoce de statistiques, l’éternel adolescent Adrien n’a cessé d’exposer son QI à tous les télé-Quiz, tests et QCM des magazines, sans méconnaître aucun des 38 000 mots-clefs du Quid. Génie incompris de ses proches et fumeur compulsif, il n’existe plus que par hypothèses déclinées en séries : « Si l’on mettait bout à bout toutes les cigarettes fumées depuis mon quinzièmes anniversaire (soit 9 centimètres multipliés par 20 clopes à raison de 365 fois 1 paquet et demi pendant 22 annuités complètes), on obtiendrait une ligne continue de 21 kilomètres, soit le chemin parcouru par une fourmi rouge d’Afrique australe en 72 heures, soit encore la distance moyenne séparant le lieu de travail du cadre supérieur californien de son lieu de résidence, soit aussi la hauteur cumulée par empilement vertical de 28 tours Eiffel, soit en outre l’écart-type entre deux accidents auto- mobiles sur l’autoroute Paris-Lyon pendant le week-end de la Toussaint, ainsi que la mesure obtenue par l’étalement des intestins grêles de 336 victimes d’homicides annuels en France métropolitaine… »

Soit, etc.

Tant et si bien qu’on n’en finirait plus de démêler l’écheveau de ces analogies comptables. On fera seulement l’hypothèse que, parmi tant de choses égales par ailleurs, Adrien compte pour si peu que rien.

 

Yves Pagès, Portraits crachés, Verticales, 2013 (nouvelle édition augmentée).

http://www.gallimard.fr/var/storage/images/product/f39/product_9782070140565_195x320.jpg

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Vendredi 22 mars 2013 5 22 /03 /Mars /2013 11:57

Quidam est invité par la région Île-de-France au Salon du livre de Paris, stand K83.  Stéphane Padovani signera L'autre vie de Valérie Straub vendredi après-midi, Catherine Ysmal samedi après-midi dédicacera son premier roman Irène, Nestor et la vérité.

(Et moi j'y passerai samedi après-midi.)

quidam.gif

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Jeudi 21 mars 2013 4 21 /03 /Mars /2013 18:40

dire

 

 

je suis bien plus moi

quand je ne le dis pas

 

mais comment le savoir

si je ne le dis pas

 

dire me rajoute quelque chose

dire me rend plus j’ne sais quoi

 

plus consciente de moi-même

peut-être

et par là moins présente

 

plus consciente de ne pas être

plus présente

le disant

 

 

Ana Tot, mottes mottes mottes, éditions Le grand os, 2009, p. 11.

 

autoportrait

 

 

je suis

 

moi

+ ça

- toi

____

 

 

Idem, p. 42.

 

http://3.bp.blogspot.com/_lmM-7j2ZgcI/SqC8E8ZRtcI/AAAAAAAAAJs/72a7vZC2UKA/s400/MottesCouv4.jpg

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Vendredi 15 mars 2013 5 15 /03 /Mars /2013 12:17

Ton père ne sait pas garder la distance, Emmett Till en est mort, tu te promets de la garder toujours.

Tu as treize ans, et un matin ton père n’a pas bu la veille, et tu mesures 1,80 m et tu es beaucoup plus grand que les garçons de ton âge et quand tu déplies l’avant-bras tu peux leur toucher cordialement l’épaule dans un geste de franche camaraderie, sans que leur avant-bras beaucoup plus court que le tien puisse en faire autant.

Tu peux être amical avec les morts et les vivants, sans qu’on le soit trop avec toi.

Tu as treize ans, et un matin tu abandonnes ton père sur le banc sous le tilleul, tu cours jusqu’à trouver ton corps, tu passes promesse auprès d’un assassiné.

Tu accomplis la parole que Dieu a prononcée.

 

Plus tard, quand tu jacteras dans les rues comme un Blanc, comme ton père, tu inventeras une histoire de vélo volé et de voleur que tu voulais casser en deux et d’un vieux flic retraité qui voulut bien t’apprendre comment hacher les voleurs de vélo, et tout le monde répètera bravement cette histoire à ta suite, et les biographes aussi, sans desserrer les dents, comme de bons petits soldats obéissants. C’est que plus tard, bientôt, tu ne pourras pas t’empêcher de jeter des histoires dans le monde, des milliers d’histoires, partout, sans cesse, et le crash punitif et divin se rapprochera de toi, inexorablement. Mais il faut vraiment ne jamais avoir couru, n’avoir jamais extrait son vrai corps au soleil, pour imaginer que Cassius avait besoin d’un voleur de vélo pour commencer la boxe, vraiment jamais.

 

Tu as treize ans, tu pèses 75 kg.

Tu ne parles pas ou presque ou seulement à un enfant assassiné.

Tu laisses ton père sur le banc, tu vas courir jusqu’au fleuve, tu trouves ton corps au bout de ton souffle, tu commences la boxe et tout de suite : tu fais l’émerveillement de ton entraîneur.

Ton père ne sait pas garder la distance et s’endort sur un banc public, Emmett non plus qui en meurt mais toi, tu sais d’instinct ne pas laisser ton adversaire s’approcher, tu sais tourner autour de lui, tu sais glisser sur la sciure du ring.

 

Alban Lefranc, Le ring invisible, Verticales, 2013, p. 72-73.

 

Alban Lefranc est aède. Ses livres chantent les héros d’un autrefois récent mais déjà mythique, avec peut-être une préférence pour ceux dont le destin a fourché, ou encore comme ici en arrêtant son récit au seuil de l’histoire déjà écrite, avant que le héros se fasse un nom – au sens propre : Mohamed Ali.. Dans l’Iliade aussi l’entrée d’Achille sur le ring est retardée. Alors pas étonnant qu’Alban Lefranc ne veuille pas, à l’origine de la légende, d’une bête histoire de voleur de vélo ; pas étonnant qu’il lui préfère, longuement, celle d’Emmett Till – on en frémit encore. Emmett Till qui ne savait pas garder la distance (la distance entre les races au début des années 60), qui en perd la vie et le visage ; faute cet art de garder la bonne distance sur le ring qui fera la gloire d’Ali – un art de la bonne distance qui est sans doute aussi celui de l’auteur à son sujet et à son personnage.

ring invisible lefranc

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Mardi 12 mars 2013 2 12 /03 /Mars /2013 18:57

Il dit : la confiance, ça ne sert à rien. De nos jours, le client est volatil, il n’a que faire de la confiance, ce qui compte, c’est du one shot et avec le plus gros chiffre possible en une seule fois. C’est ça, le commerce, ma cocotte ! Le client est volatil et ton chef t’appelle ma cocotte au bout d’un mois de boulot. Tout cela parce que tu as étudié la veille les bons chiffres de vente de l’ancêtre. Et émis l’hypothèse que sa clientèle lui était fidèle, lui faisait confiance. Et conclu que se séparer de lui risquait de plomber le chiffre d’affaires. Et que le chiffre d’affaires constituait ton objectif majeur, le seul passible de renvoi et marqué dans ton contrat d’embauche. Mais le chef (avec aujourd’hui une chemisette hésitant entre un vert d’eau et un bleu olivâtre) est intransigeant sur ce point. Tu comprends (ma cocotte) ce n’est pas moi qui décide. L’ancêtre, je m’en fous, je le garderais bien, mais il déplaît en haut lieu, il gêne, il n’est n’une survivance de là où nous ne voulons plus aller. Il nous faut de la rupture. Il tape du tranchant de la main sur son bureau, les poils des avant-bras tremblent. Tu sursautes. Il est content de son effet, fait mine de recommencer, mais sa main retombe mollement cette fois. Puis, de nouveau conciliant, il sourit, se lève, écarte les persiennes de son bureau. Dans la cour, on entend les camions qui manœuvrent. Il tente d’ouvrir la fenêtre, mais elle résiste. Font chier, avec leur clim, on doit tout calfeutrer. Se renfrogne. Tu le regardes s’agiter, puis contourner le bureau et venir s’affaler pesamment sur le canapé de cuir blanc (cadeau d’un fournisseur) appuyé au mur d’en face. Il te regarde, vaguement absent ou absorbé par quelques pensées confuses, bras en croix étalés sur le dossier du canapé, la chemisette vert d’eau ou bleu olivâtre sur le grain immaculé d’un cuir de buffle. Il te toise, assis plus bas que toi, ses auréoles aux aisselles, et toi à deux mètres de lui sur la chaise à roulettes devant le bureau, tu te sens mal à l’aise, presque déshabillée, et tu crispes tes pieds croisés derrière le pivot du siège. Ce matin, tu as remis un jean. Après le séminaire, tu t’y sentais autorisée. Jusqu’ici tu n’avais osé que les tenues classiques qu’on t’avait conseillées à l’école de commerce, la plupart du temps un pantalon de tergal noir, une veste courte assortie et un chemisier blanc. Mais, à part les représentants affublés d’une cravate, ceux qui travaillent dans les bureaux sont en tenue décontractée, comme la responsable des finances toujours en robe indienne et qu’on entend arriver au fond du couloir dans des cliquetis de colliers extravagants. Là-bas, d’ailleurs, dans ton précédent travail aux articles de sport, le jean était ta tenue habituelle et… Il répète sa phrase et tu t’aperçois que tu n’as pas écouté : La rupture, il faut jouer la rupture. Je suis sûr que tu m’as compris. Il y a des tutoiements qui ont des allures de menace. Tu penses en cet instant précis à ta sœur, sans savoir pourquoi cette pensée vient s’incruster dans ce bureau d’arriviste à canapé de cuir blanc, reproduction de Gauguin et Picasso sur les murs et l’inévitable balle de golf négligemment posée sur le plateau en verre du bureau. Elle vient te voir ce week-end, ta petite sœur. Ton chef continue : Mais, après tout, c’est toi la responsable des ventes. A toi de me démontrer comment il faut réorganiser l’équipe pour conserver le même volume d’activité en se séparant de l’ancêtre.

 

Thierry Beinstingel, Ils désertent, Fayard, 2012, p. 23-25.

 

Rappelez-vous : CV roman, Bestiaire domestique, Retour aux mots sauvages.

http://www.entre-temps.be/wp-content/uploads/97822136688262.jpg

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Vendredi 8 mars 2013 5 08 /03 /Mars /2013 09:35

J’aimerais bien écrire quelque chose sur le livre le plus silencieux de François Matton. Quand on aime il faut il le dire et c’est souvent à cet instant que le bavard en moi ne trouve mot. C’est peut-être aussi parce qu’Eric Chevillard s’est servi avant moi, lisez donc, et je suis bien content pour François, parce que les honneurs du Monde, avec ou sans majuscule, ce n’est pas rien, surtout quand ils sont à la fois aussi justes et aussi justifiés. Qu’est-ce que je pourrais bien rajouter à ce bel article ? Que ce livre, moi qui suis l’auteur sur son blog depuis des années, qui ai lu les deux précédents, sans compter celui qu’il a commis en commun avec notre ami Didier, j’ai éprouvé en l’ouvrant quelque chose comme le sentiment d’une évidence, que c’était le livre que j’attendais de lui maintenant, le plus mattonien de ses livres, et en même temps et singulièrement peut-être le plus universel. Mais je sens que je vais retomber dans les mots d’Eric Chevillard, alors dépêchez-vous d’aller lire son article si ce n’est pas déjà fait, et revenez ici voir lire voir lire (il faudrait dire les deux en un seul mot) quelques poèmes dessins pages satoris.

satoris-1.JPG satoris-2.JPGsatoris-3.JPG

François Matton, 220 satoris mortels, P.O.L, 2013.

Cliquez donc pour mieux voir lire voir lire. Cliquez donc, c’est mieux.

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Jeudi 7 mars 2013 4 07 /03 /Mars /2013 14:49

Deuxième partie de la soirée Quidam à la librairie Charybde (allez donc faire un tour à l’occasion au 129 rue de Charenton, à trois pas de la Bastille et deux de la Gare de Lyon) pour écouter cette fois-ci dans l’ordre Pascal Arnaud à propos de B.S. Johnson, histoire d’un éléphant fougueux, de Jonathan Coe ; Michel Volkovitch, traducteur des auteurs grecs du catalogue Quidam (Menis Koumandareas, Ersi Sotiropoulos, Ziranna Zateli) ; Pascal Arnaud de nouveau présentant votre serviteur avant que je ne balbutie quelques mots sur la Persistance du froid de Denis Decourchelle ; Pascal Arnaud à propos de Reinhard Jirgl ; Claro sur Tout passe de Gabriel Josipovici qu’il a traduit pour Quidam ; Hugues Robert (de Charybde) sur Ron Butlin, Paulus Hochgatterer, David M. Thomas ; enfin Pascal Arnaud sur le roman à paraître le 20 de ce mois-ci de Catherine Ysmal, Irène, Nestor et la vérité.

Voilà, tout cela un peu long, mais en réalité c’est beaucoup trop court.

 


 

 

 

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Mercredi 6 mars 2013 3 06 /03 /Mars /2013 14:46

 

Tout le monde n’a pas eu la chance d’assister à la belle soirée consacrée à Quidam éditeur le 21 février dernier à la librairie Charybde. Alors pour les absents voici, grâce à l’habileté de pirates discrets, un aperçu de cette soirée – ou du moins de sa première partie, la suite viendra demain. Vous pouvez entendre dans l’ordre les voix de Pascal Arnaud (Quidam) évoquant le Bord du ciel de Maïca Sanconie, de Maïca Sanconie parlant de Imelda de John Herdman qu’elle a traduit pour Quidam, et de Lithium pour Médée de Kate Braverman, puis c’est Laure Limongi qui parle de BS Johnson auquel elle a consacré une partie de son essai Indociles, en duo avec Vanessa Guignery (traductrice de la monumentale biographie que Jonathan Coe a consacrée à BS Johnson), après quoi Pascal Arnaud présente Romain Verger (Zones sensibles, Grande Ourse, Forêts noires) qui évoque Crevasse, le premier roman de Pierre Terzian, puis on écoute Claro (traducteur notamment de Moo Pak de Gabriel Josipovici chez Quidam) qui nous parle de la Femme d’un homme qui de Nick Barlay, enfin Pascal Arnaud de nouveau à propos de Rome, regards, de Rolf Dieter Brinkmann.

 

 


 

 

 

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