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Sonde

Jeudi 7 octobre 2010 4 07 /10 /Oct /2010 06:37

spoutnik

Aujourd’hui débute l’existence officielle de Monsieur Le Comte. Il est dans toutes les bonnes librairies, forcément ; et la couverture que lui a tissée Thaddée a commencé son hypnose sur les visiteurs imprudents.

J’entends déjà cette voix dans la tête du lecteur d’hier : Qu’est-ce qu’il nous fait ? (et derrière cette question il y aura peut-être le souvenir de Liquide, de Chroniques et des autres, et l’idée d’un étrange début de collection quelque peu disparate). Car il y aura des surprises (un peu moins pour ceux qui ont suivi le hublot de Monsieur Le Comte, où l’on ne voit pas grand-chose mais déjà la disparate – les curieux pourront d’ailleurs retourner voir par ce hublot après lecture du livre, pour vérifier s’ils n’ont pas raté quelque chose).

Je préfère habituellement les énigmes aux explications, mais pour une fois je vais essayer de mettre quelques mots sur cette disparate qui m’anime – et m’a déjà joué des tours. Allez, je vous raconte un peu ma vie.

Je suis en effet coutumier du changement de registre ; c’est notamment la raison de mon départ du Seuil : mon deuxième livre, Chroniques imaginaires de la mort vive, a dérouté Bertrand Visage, qui avait publié Une affaire de regard. La différence a aussi frappé, mais avec une appréciation inverse, Lise Beninca, qui en parle dans l’introduction à mon interview pour le Matricule des Anges, à l’occasion de la parution de Chroniques.

Ces changements de registre, je les pratiquais bien avant d’être publié, sans m’interroger sur ce qui les motivait : à mes yeux, ils correspondaient à mes goûts, tout simplement ; aussi bien en lecture que dans l’assiette, d’ailleurs. Avec le recul, je me rends compte que si la forme extérieure diffère, et parfois en effet d’une manière un peu spectaculaire, le fond ne change pas : il s’agit toujours de la question de l’identité, du rapport de la lettre à l’être. J’ai plutôt une formation de linguiste, et j’entretiens avec le langage une relation fondée sur la méfiance : je n’arrive pas à croire que les mots soient aptes à dire la chose. C’est ce qui m’amène à tout remettre en question, tout remettre en jeu à chaque livre.

Sur un plan éditorial (dont je ne me soucie pas, n’étant pas éditeur) le risque est réel. Même cette étape franchie, il demeure, ce risque. Changer de style, ça peut passer pour un jeu – un exercice. Et puis, bien sûr, ça déroute. C’est d’ailleurs pour ça, au départ, que j’ai ouvert ces Hublots : pallier l’absence de mise en regard de mes textes les uns par rapport aux autres. On devrait y voir, peut-être, mon orbite, celle que je décris autour d’un même objet, en explorant chaque fois de nouvelles faces : c’est de là que vient l’apparente disparate.

Tout remettre en question, tout remettre en jeu à chaque livre, disais-je – parce que les mots s’usent ; et quand je dis les mots, je veux dire tout ce qui donne corps à un livre. Y compris, par exemple, le contenu romanesque. Se débarrasser du roman – sans doute pour pouvoir y revenir, plus librement.

Monsieur Le Comte au pied de la lettre, malgré les apparences, entretient avec Liquide un rapport particulier. Ecrit en même temps (je l’ai terminé moins de trois mois après avoir terminé Liquide) (en même temps mais pas à la même heure : Liquide est un livre du soir, Monsieur Le Comte est plutôt un livre du matin), il en est en quelque sorte le jumeau négatif et rigolard (et ceux qui l’ont déjà lu savent quelle figure – ou quelle absence de figure – le jumeau négatif prend chez Monsieur Le Comte). Dans Liquide, j’accepte encore de jouer le jeu du roman, je fais semblant de raconter une histoire – une histoire de couple, en l’occurrence. Mais ce sujet n’est pas le vrai sujet de Liquide, et moi-même je me disais a posteriori que j’aurais pu traiter mon sujet réel (la liquidation de la personne, dans tous les sens du terme bien sûr) en racontant par exemple l’histoire d’un homme qui vient de perdre son emploi ; la différence n’aurait été qu’anecdotique.

Le contenu romanesque, à mes yeux, fait partie de la forme ; il ne touche pas au fond. Monsieur Le Comte au pied de la lettre remet en question cette enveloppe romanesque : le personnage n’y est plus qu’une figure de papier – le livre avec lequel il se confond. (C’est une autre forme du même mouvement d’effacement que dans Liquide, où j’avais déjà liquidé la personne du personnage – celle qu’à l’école on numérote de 1ère à 3e du singulier et du pluriel.) Dans Monsieur Le Comte, le jumeau négatif du personnage (autrement dit l’auteur ?), y cherche – en vain – la figure, dans tous les sens du terme, que les mots ne sauraient lui donner, incapables qu’ils sont, pour se dire (j’ai beau tenter de me défaire de l’emprise de Beckett, de l’Innommable, on en revient toujours là). Le constat pourrait passer pour éminemment déceptif, puisque c’est le fait même d’écrire que, à chaque livre, je remets en question (déjà dans Une affaire de regard et dans Par temps clair je raconte plus une absence d’histoire qu’une histoire) ; c’est aussi que je vois la littérature comme le phénix : les cendres y sont fertiles – il arrive même qu’elles soient très drôles.

Par PhA - Publié dans : Hublot de Monsieur Le Comte
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