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- Lundi 28 avril à 14h55, dans le cadre de l'émission le Carnet du libraire d'Augustin Trapenard sur France Culture, Sidonie Mézaize, de la librairie Kyralina à Bucarest, parlait de Rien (qu'une affaire de regard).

- Samedi 14 juin de 17h à 18h, Pierre Jourde, Guy Goffette et moi-même étions les invités d'Augustin Trapenard pour son émission le Carnet d'or, qui portait sur le thème de la réécriture.

7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 16:57

J’ai beau faire (enfin, surtout beau dire et écrire), ma liberté est quand même imparfaite. Notamment, je dois bien le reconnaître, celle du lecteur en moi. Si je le laissais faire, celui-là, il risquerait bien de se professionnaliser, encouragé de part et d’autre par les deux métiers de ses autres lui-même. Et voilà qu’en vous écrivant ceci d’un coup je le vois en cheval, mon moi lecteur, un cheval qui voudrait bien rester entier (pas un hongre, donc), un cheval avec des rêves de prairie plein la crinière parce que là, figurez-vous à l’instant que je viens de terminer Faillir être flingué, le dernier roman de Céline Minard. Nom d’un chien, quel plaisir ! Je vous le dis comme je le sens.

http://www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog/public/.CM2011Al_s.jpgBon, je ne suis pas tellement surpris parce que ce n’est pas mon premier Minard ni mon premier plaisir, mais celui-là c’est du tout frais ; le bouquin je l’ai là, juste à côté de moi, il respire encore. Alors donc c’est un western, hein, vous le saviez déjà, ou vous l’aviez deviné, et vous savez aussi combien Céline Minard aime jouer avec les genres et les codes, vous vous rappelez, par exemple, comment toute petite encore elle se jouait déjà délicieusement du roman de science-fiction et du conte philosophique façon dix-huitième siècle dans la Manadologie, ou comment elle faisait dans Bastard battle d’un récit aux allures faussement médiévales jusque dans la réinvention de la langue une sorte de remake des Sept mercenaires – déjà un western donc – mais qui n’oubliait pas non plus son origine nippone et artistiquement martiale (qu’est-ce que j’ai pu japper en bondissant sur mon lit en lisant celui-là !).

C’était à chaque fois une littérature magnifique, dans sa langue aussi, mais peut-être écrite principalement pour moi ; quelque chose dont il était difficile de rendre compte avec les quelques mots de la critique littéraire habituelle et qui pouvait dérouter le lecteur amateur de sentiers balisés. Dans Faillir être flingué, inutile de baliser des sentiers qui n’existent pas encore puisque le décor principal est une nature immense et vierge, magique comme dans certains passages de So long Luise ; mais cette fois-ci, je sens bien que je ne suis pas le seul invité. Car je défie tout lecteur humain de ne pas être emballé par cette magnifique cavalcade, ces aventures où chaque personnage est principal (et pourtant il y en a un paquet), où chaque événement prend la force du mythe. Et en même temps le langage (Céline Minard fait partie de ces auteurs qui en font ce qu’ils en veulent : j’ai parlé de Bastard battle mais j’aurais pu aussi évoquer Olimpia), le langage retrouve une sorte de simplicité première qui rend la lecture du roman accessible même à un petit enfant. Et en réalité c’est bien l’enfant en moi qui piaffe de plaisir à cette lecture, je suis en le lisant le même gamin qu’au fond je n’ai jamais cessé d’être, et je suis tout épaté de m’y voir reconnu par un auteur dont je n’ai pas de mal à deviner par ailleurs la culture et l’intelligence littéraire, mais qui sait si bien me la faire oublier, ainsi que la mienne si j’en ai, en m’invitant à sa suite :

 

Gifford comprenait les traces qu’il voyait mais il ne se les expliquait pas. Depuis qu’elle s’était volatilisée du village d’Orage-Grondant, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui laissait des fantômes de pistes qui le menaient parfois jusqu’à une de se ses caches. Quand c’était le cas, les signes qu’elle laissait étaient clairs et l’espace, plein de sa présence, avait cette qualité électrique qui lui était propre et qu’il reconnaissait toujours avec le même frisson épidermique. En lui permettant de la suivre de loin en loin, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui disait qu’elle ne désirait pas pour l’instant de contact humain direct mais qu’elle ne voulait pas rompre le lien. Si elle l’avait voulu, elle aurait pu disparaître à ses yeux en un tournemain, Gifford le savait pertinemment. Il supposait que son retrait, plus marqué qu’à son habitude, était lié à des rites de deuil. Gifford savait pour l’avoir entendu dire dans certaines nations qu’il y avait un tabou très fort autour du corps humain mort et que, parfois, le fait d’avoir avoisiné un mourant ou cadavre exigeait des cérémonies de guérison à même de rétablir l’harmonie dans l’individu. Mais peut-être Eau-qui-court-sur-la-plaine était-elle tout simplement triste. Elle lui avait dit que les animaux sauvages, quand ils étaient touchés par une maladie, s’éloignaient de leurs congénères pour ne pas les contaminer. C’était une de leurs différences avec les animaux domestiques. Et c’était aussi une des raisons pour lesquelles il leur fallait beaucoup d’espace, ce qui supposait un rapport équilibré de la prédation et de la reproduction. Les bisons pouvaient circuler par milliers tant que les plaines restaient vastes. Les hommes pouvaient suivre les bisons tant que les troupeaux restaient nombreux. Si rien n’était fait pour empêcher la mort de se changer en volonté, la balle qui sortait du canon tuait à la fois le tireur et la proie. Gifford pensait qu’Eau-qui-court-sur-la-plaine ne l’avait pas assassiné en l’atteignant pour ne pas céder au désir qu’elle portait en elle et qui était peut-être celui d’une Force ou d’un Dieu. Eau-qui-court-sur-la-plaine avait attendu que se décantent les sentiments qui lui appartenaient et ceux qui s’étaient imposés à son cœur. Elle attendait peut-être encore. Il n’était pas exclu qu’un jour ou l’autre, elle le tue, Gifford le savait. Et d’une certaine façon, cette possibilité le réjouissait comme l’avait réjoui l’éclat de son couteau près de sa gorge le jour où elle l’avait épargné.

 

Céline Minard, Faillir être flingué, Rivages, 2013, p. 109-110.


http://cdn-premiere.ladmedia.fr/var/premiere/storage/images/media/images/faillir-etre-flingue-minard/69663679-1-fre-FR/Faillir-etre-flingue-Minard_w525.jpg

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commentaires

Michèle 13/09/2013 11:16


Je viens de lire que ce livre est retenu dans la liste du Prix Femina.....

PhA 15/09/2013 19:40



Et du Wepler ! (J'ai un faible pour le Wepler, même s'il est moins vendeur.)



Thyone 10/09/2013 22:08


Il faut que je le tente celui-là. Je n'en lis que du bien ! Belle critique...

PhA 15/09/2013 19:37



Que du plaisir !



Anastasia 07/09/2013 20:55


Je vais le lire !

PhA 07/09/2013 21:04



Vous allez adorer. (J'espère : c'est ma réputation qui est en jeu, là.)



Anastasia 07/09/2013 20:27


C'est très beau !

PhA 07/09/2013 20:51



OUI !



 

Rien (qu'une affaire de regard) couv

Mon premier roman, indisponible depuis des années, fait l'objet d'une réédition revue et corrigée, chez Quidam éditeur bien sûr, sous le titre Rien (qu'une affaire de regard). (Mars 2014)

La quatrième de couverture.

L'accueil de la critique.

Le Carnet du Libraire, sur France Culture.

 

Couv Dans mon oreille
Dans mon oreille, illustré par Henri Galeron, aux éditions Motus (12 septembre 2013).

par le hublot (droit)

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