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- Samedi 14 juin de 17h à 18h, Pierre Jourde, Guy Goffette et moi-même étions les invités d'Augustin Trapenard pour son émission le Carnet d'or, qui portait sur le thème de la réécriture.

20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 14:53

une histoire de contraintes, de formes et de conformisme social et littéraire

 

Deux mots par écrit sur ce que j’ai tenté de dire hier à l’oral (encore merci à Remue.net)

à propos de ces deux livres dont la lecture successive à coup sûr peut dérouter

alors qu’ils sont quasi jumeaux

voire siamois.

 

Les circonstances, déjà, en deux mots.

En plein cours de Liquide, sans en interrompre pour autant l’écriture, je me mets soudain à écrire tout autre chose, parce que j’éprouve à ce moment-là le besoin irrépressible d’écrire autre chose, n’importe quoi, sans me rendre compte tout de suite que ce sera un autre livre – plus précisément : le sixième chapitre (Les toilettes du bibliothécaire) de Monsieur Le Comte au pied de la lettre.

Deux mois à peine sépareront la fin du premier jet de Liquide de celui de Monsieur Le Comte.

 

Quand j’écris Liquide, j’arrive au terme d’une conjugaison vers l’immédiat, initiée dans Une affaire de regard, poursuivie dans Par temps clair (Chroniques imaginaires de la mort vive aussi, mais c’est aussi autre chose). Récit à la troisième personne pour le premier (mise à distance ironique d’un point de vue déjà très intérieur), à la deuxième pour le deuxième (et pour le troisième aussi, tiens), pour le travail sur la conscience qu’on dit mauvaise parce qu’elle accuse – manière donc d’accuser le trait ; et là, au bord de la première personne, je saute par-dessus : ce sera la personne zéro de Liquide : possibilité offerte par le langage et jamais – à ma connaissance – exploitée. C’est ma tendance naturelle, je l’ai constatée dans mon écriture hygiénique, celle qui m’accompagne à chaque instant sans que je pense nécessairement à la publication. Cette fois la gageure est trop belle : la personne zéro est le moyen d’exprimer au plus près, immédiatement, le sentiment de l’inexistence, mon seul sujet au fond.

Ce sentiment de l’inexistence, c’est celui de la vie, qu’on occulte au prix de bien des conformismes : devenir ceci et cela, tous les rôles préexistants dans lesquels on vient se couler : ce livre évidemment sera liquide, et donc Liquide. Un roman où la forme joue un rôle capital, un roman formaliste donc comme disent les imbéciles, formaliste puisque la forme est la vaine tentative de donner un sens à la vie : la forme c’est l’identité civile, sociale, familiale de notre vie formaliste.

Au moins les contraintes (Liquide obéit à un cahier des charges presque épais comme lui) ont-elles été choisies, assumées même si bien sûr additionnées aux autres, celles qu’on cherche à oublier. N’empêche. Ecrire Liquide est une revanche sur ce que dit Liquide : s’il y a là-dedans de l’autobiographie c’est là qu’elle va se nicher, et pas dans l’anecdote, ouf pour moi.

Mais les autres contraintes sont là aussi, Liquide est encore un roman, réaliste, hyperréaliste même, qui joue donc encore le jeu d’une forme qui lui préexiste. On sait très bien qu’il ne peut pas en être autrement. N’empêche : c’est dans l’arrachement impossible aux contraintes préexistantes que je trouve mon plaisir (c’était déjà pour cela que s’était imposée à moi l’écriture si différente de Chroniques imaginaires de la mort vive après Une affaire de regard et Par temps clair – mais la conscience alors en était moins nette : c’est aussi pour comprendre ce qu’on fait qu’on écrit). Et donc, à un moment où pourtant l’écriture de Liquide « va bien », où je parviens à la quasi-certitude que ce projet aboutira, à un moment où j’ai du temps et qui n’est pas le soir (car Liquide s’écrit le soir), je jette les futures toilettes du bibliothécaire, c’est-à-dire le moment fatal, n’ayons pas peur des mots (car pour une fois on se fera un jeu de leur infiabilité, on les laissera vouloir dire à toute force puisque de toutes façons c’est ce qu’ils font bien au-delà de la maîtrise qu’on prétend avoir sur eux) ; le moment fatal, disais-je, ou Monsieur Le Comte va rencontrer son double, l’ex-bibliothécaire sans figure, celui que jamais dans un roman il ne devrait rencontrer, puisque c’est moi.

Je ne renonce pas au roman, puisque je continue d’écrire Liquide, auquel je crois de plus en plus ; et en même temps je refuse de m’y conformer, puisque ma vie est l’écriture, celle sur laquelle j’ai quelque prise, peut-être, et que je veux autant que faire se peut décider de mes formes. J’improvise tout. Le personnage naît de la lettre que j’écris au moment où je l’écris, la dérision est de règle, l’histoire improbable, variable ; on y refusera les versions uniques qui président à la plupart des romans (à la thèse préférons l’hypothèse multiple) ; et surtout le texte n’oubliera jamais qu’il n’est fait que de mots et de lettres, on va lui en mettre jusque là, il va voir ce qu’il va voir. On va rire.

Tout cela se fait devant moi au moment où je l’écris sans aucune (ou presque) planification. Les choses se mettent en place. Je me vois soudain sans figure, face à mon double de papier qui en porte la version dérisoire. Ce n’est pas un abîme qui s’ouvre devant moi : c’est un abyme, et la polysémie richissime de la figure m’y met : je m’y vautre. Le romancier n’est qu’un épouvantail dérisoire, d’ailleurs je déteste les romans puisque je les aime et que je les écris. Cette transgression sans doute me vaudra quelques incompréhensions, c’est le prix à payer pour faire sauter de probables verrous intérieurs. Désormais je peux écrire encore autre chose.

Annocque entre les livres

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commentaires

Françoise Granger 21/04/2013 19:35


Pour quelqu'un qui déclare ne pas pouvoir "parler" de tes livres, Nicole se débrouille drôlement bien !

Nicole Duval 21/04/2013 12:33


Bien sûr ! Aucun regret pour les bêtises :-)

Michèle 21/04/2013 12:23


Je partage le point de vue de Nicole, ou plutôt l'effet que ça me fait quand je lis PhA, et je partage même le "énervant", "un peu"..... Mais c'est peut-être bien d'être un peu énervée, d'avoir
l'impression de dire des bêtises, histoire de se remettre "un peu" en question.

PhA 21/04/2013 15:01



Le problème, c'est les mots. Ils veulent toujours dire quelque chose, et nous aussi, et ces deux volontés s'accordent mal.



Nicole Duval 21/04/2013 11:54


Voilà un éclairage bien essentiel pour celui qui a lu les deux livres, ce qui est mon cas ; mais le problème est que je ne sais pas « parler » des livres de Philippe Annocque…Et
pourtant j’ai été comme hypnotisée par la brindille qui flotte sur le fleuve, souvenirs flottant sur ce « liquide » qui m’a emportée avec lui dans une sorte de brume qui se déchire pour
laisser passer des bribes de vie au charme mélancolico-réaliste. De ce voyage au fil de l’eau j’en ai gardé comme un sentiment de nostalgie, une profondeur des sentiments, une sorte d’intrusion
dans le questionnement du sens de la vie d’un homme ; de notre vie. Mais je me trompe peut-être, quand le charme opère je n’aime pas « intellectualiser » ; cela ne veut pas
dire que je ne ressens pas le sens profond mais j’aime qu’il fasse partie du tout et dans « liquide »je me suis laissée entraînée au fil de l’eau…


Quand j’ai lu que Philippe Annocque s’est engouffré dans la bibliothèque de « Monsieur le comte » au cours de « liquide », j’ai sursauté ; ce changement d’univers à
priori est surprenant ; et pourtant…n’y a-t-il pas la même tendresse, la même nostalgie ? Là encore je n’ai pas voulu intellectualiser car ce qu’il y avait en plus c’est…la folie, la
folie « douce », l’absurde et l’humour qui pour moi sont les principaux moteurs de la vie. Bien sûr le questionnement de l’écrivain nous saute au visage mais cet humour l’allège
considérablement et le sautillement de Monsieur le comte nous emporte dans cet univers où le réel nous apparaît plus impossible que l’imaginaire. Je me suis attachée avant tout au personnage au
burlesque tendre qui permet d’accepter les épreuves de la vie et surtout de les surmonter ; comme si la vie était une grande gaffe dont il vaut mieux rire que pleurer. Mais là encore je ne
sais pas utiliser les mots et puis avec Philippe Annocque on a toujours l’impression de dire des bêtises
:-) et c’est un peu énervant…

PhA 21/04/2013 14:59



C'est quand un peu de temps a passé que je peux me retourner et mettre des mots sur ce qui s'est passé au moment de l'écriture - car à ce moment-là je me retiendrais plutôt de penser. Si la
brindille est hypnotique, c'est peut-être parce j'ai rendu ce qui se passe au moment de l'écriture : l'observation d'un phénomène qu'on a sous les yeux et que le plus souvent on oublie de voir.
(D'ailleurs cette brindille qui remonte le courant obéit aussi à la physique - plus précisément à la mécanique des fluides -, mais une sorte de physique non conforme : les courants turbulents
contre les courants laminaires.)



Françoise Granger 21/04/2013 11:48


J'avais lu ces deux livres dans la foulée l'un de l'autre moi aussi. J'ai beaucoup apprécié cette soirée Atelier de Remue.net où Sébastien Rongier s'est montré particulièrement efficace en
rapprochant tes deux livres de ceux de Jacques Josse et de Catherine Ysmal, tous chez Quidam Editeur.


(J'adore que tu aies fait surgir -involontairement ?- dans ton explication des circonstances d'écriture " ...fin du premier jet de Liquide..." )

PhA 21/04/2013 14:49



(Le mot est venu de lui-même - je l'ai vu venir mais je n'ai pas cherché à le retenir : le fait est que Liquide a été écrit d'un jet, dans le sens du courant, contrairement à Monsieur Le Comte.)



 

Rien (qu'une affaire de regard) couv

Mon premier roman, indisponible depuis des années, fait l'objet d'une réédition revue et corrigée, chez Quidam éditeur bien sûr, sous le titre Rien (qu'une affaire de regard). (Mars 2014)

La quatrième de couverture.

L'accueil de la critique.

Le Carnet du Libraire, sur France Culture.

 

Couv Dans mon oreille
Dans mon oreille, illustré par Henri Galeron, aux éditions Motus (12 septembre 2013).

par le hublot (droit)

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