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Reinhard Jirgl, Renégat, roman du temps nerveux.
Ça y est, j’ai enfin lu le dernier roman de Thierry Beinstingel, Retour aux mots sauvages ; l’histoire d’un homme qu’on défait de
son identité et qui tente de s’en reconstruire une. N’est-ce pas le sujet ? Le sujet, n’est-ce pas aussi, dans ce qu’est devenu le monde du travail aujourd’hui, dans une
sorte de grand silence feutré, la disparition de l’humanité ? « Il faut remettre de l’humain dans les rouages », la phrase est dite, ressassée par des professionnels sans visage,
comme s’il suffisait de dire pour faire. L’humain, le héros anonyme de Retour aux mots sauvages, le
pseudonymé Eric parce que c’est la règle quand le métier consiste à répondre au téléphone, ira le chercher hors des rouages, justement ; l’humain, ce sera lui-même, et plutôt que l’huile il
est comme un grain de sable dans le rouage de la grande entreprise quand il décide de s’occuper vraiment du client, d’un client – « il faut se mettre à la place du client », répète à
l’envi sa collègue Maryse, et cette phrase sincère et toute faite sonne comme une provocation lancée à l’entreprise.
Y a-t-il à la littérature d’autres sujets que la disparition de l’humanité – à l’autre extrémité du spectre de mes goûts littéraires l’expression va aussi bien à Volodine –, d’autres sujets que la défaite de l’identité (et là je ne citerai personne) ? Si j’insiste lourdement sur cette question rebattue du sujet (il m’arrive même d’en faire des blagues), au fond c’est plutôt pour l’évacuer. Retour aux mots sauvages est un livre de Thierry Beinstingel, pas besoin du nom de l’auteur sur la couverture, on n’est pas loin de CV Roman, et même aussi de Bestiaire domestique, et je l’aime à la même hauteur. Haute, la hauteur, si ça n’est pas dit assez clairement. Le livre a eu du succès, il a même fait partie de la sélection du Goncourt, réjouissons-nous. Que penser du fait que le précédent, par exemple, ait eu à l’évidence beaucoup moins d’échos ? Une affaire de circonstances, entre temps l’entreprise en question a fait tristement la une des journaux, on ne parlait plus que de ça, de la mort de ses employés plus que de leur vie. Alors bien sûr ça aussi c’est un sujet, celui dont les journaux s’emparent, et la critique littéraire c’est aussi du journalisme. Il ne faudrait que ce ne soit que ça : oui, Retour aux mots sauvages est un livre fort, il y en a eu d’autres avant, il y en aura d’autres après, « du même auteur » comme on dit.
- Monsieur Le Comte au pied de la lettre, 7 octobre 2010 (Quidam éditeur)
- Tu, été 2010, dans la revue l'Anacoluthe.
- Lire et écrire, quoi (en résidence sur Mélico) 1 : Une histoire de prescription, quoi, 2 : Ecrire, c'est lire encore, 3 : Le sujet comme appât, quoi, 4 : Pour en finir avec les mauvais sujets, 5 : Il paraît qu'il faut rentrer, 6 : La littérature, c'est foutu.