Y a besoin de nous où on va, chaque minute compte, c’est la guerre, pas question de mettre pied à terre. Le ravitaillement se fait en suivant le plan de navigation, tout est prêt qu’on saura jamais dans quelle rade on a relâché. L’escale, à peine la côte plus proche, au signal consignés dans les parties aveugles, depuis le début prévenus : C’est pas à vous de vous en occuper. Dès que l’avertisseur retentit, vous regagnez vos quartiers et vous bougez plus tant qu’on commande pas de regagner vos postes, vu ? Un homme d’équipage en dehors du périmètre assigné sera remis aux services de la sécurité militaire pour enquête sous les chefs d’inculpation de rébellion, trahison ou espionnage, au choix. Si y en a des fois qui auraient pas saisi, je résume : C’est la cour martiale. Quand le remorqueur, escorté de vedettes, arrivait, avant qu’on l’identifie, on nous expédiait et plus personne ne voyait rien. Une équipe du port montait manœuvrer le vaisseau à notre place et on se dirigeait à petite vitesse vers l’accastillage où dès l’amarrage dans un secteur à l’écart, le ravitaillement était effectué par une équipe, on aurait dit autant ils criaient que des plaintes pendant qu’ils exécutaient les opérations de maintenance et d’approvisionnement, aucun contact avec eux. Plus vite ! Sans arrêt au-dessus de nous, les flancs du navire heurtés, avec le bruit des grues, des chariots, ce qu’on roule et qui aurait couvert les bruits autour, ils remplissaient les soutes, de quoi poursuivre encore plus loin.
On va pas croire qu’il y en a eu qu’on est venu chercher et qui seraient plus là, rapport aux patrouilles qu’on entendait contrôler que personne bronche, des policiers du port, un passe-montagne sur le visage, ils faisaient irruption quelquefois dans un poste, embarquaient un matelot sans explication. Un quartier-maître passait derrière eux, rassurant : L’affaire de quelques heures, rien de grave, faut se tenir à carreau. Il la jouait copain : Tout ce qu’on vous demande, les gars, profitez-en, c’est de souffler un peu. Vingt-quatre heures pas plus tellement ils se remuent côté docks, à croire qu’ils ont hâte qu’on dégage, et on attendait dans les dortoirs, à récupérer comme on peut, jouer aux cartes, avec des commentaires sur la bouffe, ceux qui ronflent, qui empêchent de dormir. Un groupe veut pousser la chansonnette, ça va dégénérer. On reprenait la mer en suivant. A l’appel pour rejoindre le service, ceux qui tenaient un prétexte pour se précipiter à la poupe suivaient une ligne basse de terre qui reculait avec le remorqueur piquant dessus. Sans intérêt dit le sous-off qui les attendait avec des corvées qui les expédiaient du côté de l’étrave.
La destination est gardée secrète. Il y en aurait au courant mais ils peuvent pas le dire. Ils prennent un air entendu et ils la bouclent. Un jour après l’autre.
Gabriel Bergounioux, Il y a de, Champ Vallon, 2006, p. 10-12.
Je parlais d’enfermement, d’univers carcéral ; je disais que sans doute c’est un thème qui me touche. Maintenant que j’y pense, je me demande si mes hublots
bouchés ne doivent pas quelque chose aux deux romans jumeaux de Gabriel Bergounioux (même titre à deux lettres près – les deux lettres du second éclairant le projet ; 247 pages exactement
chacun – au prix peut-être d’une petite triche sur la police). Deux textes, ou plutôt un texte (les deux livres se suivent) qui résonnent, très fort
– écoutez. D’ailleurs j’en ai rêvé, à l’époque (ça ressemblait plutôt à un cauchemar, bien sûr). Et l’air un peu étonné de l’auteur, au début, quand j’ai eu l’occasion de lui dire l’effet
produit par sa lecture (depuis, dans ma mémoire, Gabriel Bergounioux a l’air un peu étonné). Si l’on veut en savoir davantage sur ce que disent Il y a un et Il y a de, on peut par exemple aller sur le site du Matricule des Anges, ou lire
par-dessus l’épaule de Thierry Beinstingel les notes de lecture, déjà
anciennes, de ses Feuilles de routes. Ici, c’est
les vacances ; on n’expliquera rien. On se contente d’attendre ; voire : on réclame – un nouveau livre.
(Rappelons aussi la récente réédition, dans la collection « Les Singuliers » des éditions Argol, des entretiens entre les deux frères : Pierre Bergounioux, l’héritage – Gabriel Bergounioux / rencontre avec Pierre Bergounioux, et la lecture qu'en fait Jean-Claude Bourdais.)
- Samedi 12 et dimanche 13 septembre, je serai au Village du Livre de la Fête de l'Humanité.
- Dimanche 20 septembre, de 11h30 à 13h, je dédicace à Rambouillet, au Relays du Château, aux côtés de Pascale Petit pour Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir.
- Vendredi 9 octobre, je serai à la soirée organisée par la librairie Atout-Livre (203 bis avenue Daumesnil dans le XIIe), aux côtés de Jérôme Lafargue pour son roman Dans les ombres sylvestres.
- Samedi 5 décembre, je dédicace à la Librairie des Essarts-le-Roi, rue du 11 novembre (dès 11 heures le matin et 15 heures 30 l'après-midi).