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Sonde

Lundi 16 novembre 2009

La maison d’en face n’était plus déserte et craquait de toutes ses lattes de parquet, un poêle qui chauffe. Le couloir empestait la naphtaline, de nombreux vêtements avaient été suspendus.

Bloom était accroché entre deux uniformes, la peur suintait par tous ses pores. Sa gigantesque cape l’enveloppait des pieds à la tête de telle façon qu’il ne pouvait faire le moindre geste. Parfois, un coup de vent le soulevait lourdement, et alors il se mettait à battre contre le mur. Il ne pensait pas à l’aube impossible. Il se retenait de respirer. Il attendait.

Quelqu’un allait et venait comme un dément de l’autre côté des portes. De temps à autre, un panneau de bois s’ouvrait à la volée, inondant le couloir d’une lumière blessante, trop vive après ces longues minutes d’angoisse en pleine obscurité. Une forme hargneuse, l’imprécation aux lèvres, se jetait entre les vêtements et les secouait, puis reculait, puis à nouveau se ruait sur les ombres mouvantes des pardessus, des capotes mili­taires, des gandouras, des imperméables. Un couteau indien étincelait à tort et à travers, au rythme de ses gesticulations exaspérées, de ses discours criards.

« Calme-toi ! Calme-toi ! » répétait la voix d’une bohémienne que l’on apercevait parfois, chauve et verruqueuse, myope, horrible, une tortue.

« Le maudit ! Il reste dans l’ombre pour nous obser­ver, pour nous détruire, lui aussi ! répondait la voix du forcené.

– Arrête ! Calme-toi ! reprenait la bohémienne. Celui-là ne te sert plus à rien ! Oublie-le ! Prends-en un autre ! »

La porte claqua une nouvelle fois. La nervosité était à son comble dans les recoins de la maison déserte, tout craquait.

Puis, exactement en face de l’endroit où Bloom était immobilisé, emprisonné, la serrure grinça, et un visage se glissa dans l’ouverture. Il eut l’impression de recon­naître celui qu’il avait blessé à mort d’un coup de poignard. L’homme s’adressait au vide, un marmonne­ment de fantôme.

« Il utilise la magie pour ses crimes politiques », confia-t-il, mais déjà il repoussait la porte.

Au même moment, une lampe s’alluma dans le couloir. Bloom était dans l’incapacité de réagir. Autour de lui, les vêtements se soulevaient et retombaient sinistrement contre le mur. Il suffoquait. L’aube ne viendrait pas, il camperait ainsi pendant l’éternité, sans air, paralysé à l’intérieur de son manteau, condamné à jouer un rôle muet dans ce chassé-croisé d’âmes errantes.

« Je n’admets pas que cet idiot m’observe depuis sa cachette ! hurlait la voix du forcené derrière la cloison.

– Mais puisqu’il ne comprend rien ! glapissait la vieille. Calme-toi ! Tout est en compote dans sa mémoire ! Aucun danger qu’il y voie clair ! »

La porte de gauche venait d’être tirée avec violence. En pleine lumière, l’assassin apparut une nouvelle fois, brandissant sa lame redoutable, les lunettes en miroirs, effrayant.

« Je n’admets pas que cet idiot s’empare de bribes de ma mémoire ! » Il cherchait parmi les cintres, s’appro­chant sans cesse de Bloom.

Un masque jaunâtre, malade, mais tellement déter­miné à vivre qu’il se transformait, la magie était à l’œuvre, avec la rage. Il avait une silhouette de masto­donte, mais c’était seulement parce qu’il avait revêtu l’immense pèlerine de Bloom.

La bohémienne passa son bec corné dans l’embra­sure.

« C’est l’heure de partir ! croassait-elle. Change-toi ! Celui-ci ne te sert plus à rien ! »

L’autre leva son poignard vers l’ampoule, il prenait son élan, il était juste à côté de Bloom. « Le maudi-i­it ! »

Bloom se redressa en sursaut, il s’était mis à bre­douiller des mots sans suite. Puis il se réveilla.

Dans son geste, il avait rejeté au loin les draps, il était nu, comme un animal énorme émergeant d’un trou d’eau. La sueur retombait en cataractes sur le matelas et sur le sol. L’écho de sa peur gargouillait encore au fond de sa gorge.

Il s’assit sur le lit, l’obscurité engluait la chambre, son manteau se démenait dans le courant d’air, le rectangle du ciel se découpait à quelques mètres , sans étoiles.

« J’avais fini par croire que c’était moi le migrateur, chuchota-t-il. J’avais fini par confondre les rôles ! »

 

Antoine Volodine, Un navire de nulle part (Orgueil et préjugés, « Une révélation en spirale »), Denoël, 1986.

 

Si je vous mets la couverture, c’est surtout pour vous rappeler que ce livre étonnant est paru dans la collection « Présence du futur » des éditions Denoël, avec la petite planète gris métallique en logo en haut du dos. Cette petite planète me renvoie loin, car j’en ai lu, autrefois des « Présence du futur », de Aldiss à Stefan Wul (si je me fie au catalogue, car il y avait aussi du « Fleuve noir » et du « J’ai lu » dans la bibliothèque) ; d’ailleurs c’est bien simple : je voulais être auteur de science-fiction. (Même aujourd’hui – je sais bien que ça ne saute pas à l’œil à la lecture – je suis bien conscient de devoir quelque chose à la science-fiction.) A cette époque-là, quand j’en lisais, Volodine n’était pas encore au catalogue. Aurais-je eu Un navire de nulle part entre les mains, je ne sais pas ce que j’en aurais pensé : « je n’avais pas quinze ans », chantait l’autre. Le fait est que la présence de cet auteur dans cette collection interroge – encore qu’en toute logique il y eût parfaitement sa place ; et pourtant déjà c’était aussi du Volodine.

En 1986 je ne lisais plus « Présence du futur » ni les autres, je suis passé à côté de Volodine. (Je lisais surtout Beckett.) En 1986 je terminais d’écrire un premier « livre » qui n’en a jamais été un, et qui croyait entre autres choses être un adieu à la science-fiction qui l’avait fait naître ; c’est ce livre-là qui m’a fait – il m’en faudra du temps pour en finir un deuxième. En 1986 je faisais une rencontre. C’était le 8 décembre, me dit Wikipédia : le jour du retrait du projet Devaquet. Mais il fallait tenir la caisse.

En 2009 je n'en finis pas de confondre les rôles, et je continue de découvrir Volodine, avec plus de vingt ans de retard. En lisant son deuxième roman, paru dans une collection populaire à juste(s) titre(s), je me dis que c’est un auteur d’avenirs. Mais je ne laisserai sans doute pas passer vingt-trois ans avant de lire Macau.

Par PhA - Publié dans : Hublog
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Dimanche 15 novembre 2009

C’est alors qu’une voix rompit la furie du zinzinement général – un îlot, des vibrations humaines égarées parmi les vagues hyménoptères et diptères.

« Je boirais bien une goutte de thé », suggéra la voix.

Kokoï s’ébroua de sa chaleur dégoulinante et leva les yeux. L’inspecteur-délateur Popouk bâillait près du râtelier des carabines, sa place favorite pour surveiller ­l’avancement des enquêtes de ses collègues, mais comme il venait de se réveiller il ne tenait pas encore en main le stylo crasseux avec lequel il rédigeait habituelle­ment ses rapports anonymes.

Un teint marbré par la lourdeur du climat, l’alcool, l’envie rongeante ; une couleur papillon de nuit qui lui descendait depuis la calvitie jusqu’aux paupières, puis jusqu’aux lèvres perdues dans les replis et les goutte­lettes saumâtres. De toute manière, un spectacle qui n’intéressait plus Kokoï, maintenant qu’il avait en tête la perspective de la préparation rituelle du thé.

« Bonne idée. Je m’en occupe. A propos, tu n’aurais pas vu le couvercle de la bouilloire ? »

L’oubli de soi dans la quête de l’eau et des braises, voilà au moins un bonheur zen qui brillait au milieu de la déroute généralisée, Tchéka et univers en naufrage.

Et alors, à l’instant où le mouton appointé allait répondre, la porte s’ouvrit brusquement, et un grand moustachu du secrétariat général s’engouffra dans le bureau, imprégné de haut en bas par la suffisance et l’odeur de linge douteux qui caractérisent les miliciens chargés de tâches intermédiaires.

Kokoï reposa sur le tabouret des interrogatoires le réchaud qu’il venait à peine de débarrasser de ses cendres.

Une communication urgente du secrétariat général », dit le moustachu.

L’insolence lui sourdait par tous les pores. C’était tout à fait ce genre de petits bureaucrates pleins de morgue qui complotaient avec la fraction du secrétaire Ranjith Mohideen, un œil toujours louchant vers les bulletins de santé de Wassko Koutylian. Un œil luisant d’impa­tience.

« Pour l’inspecteur Kokoï…

– Inspecteur-chef », rectifia sèchement Kokoï.

L’aigreur lui remontait le long des papilles, à cause de Mohideen, ce charognard, et aussi à cause de cette interruption indélicate, la sérénité zen bousculée, aux oubliettes.

« Excusez-moi. C’est à propos d’un dénommé frère Müllow. Vous le situez ?

– Déjà lu son nom dans une note de service. Müllau, vous dites ? Un illuminé ?

– Quelque chose comme ça. Un petit-bourgeois qui propage des rumeurs contre-révolutionnaires, tout en pratiquant la magie clandestine.

– Ah ! la magie clandestine… »

Deux secondes : Kokoï affectait d’être plongé dans une réflexion profonde. L’autre l’agaçait, il avait envie de lui jeter en travers du gosier tout ce que lui-même digérait mal, toutes ces tables surchargées de dossiers, le quotidien minable, les armoires débordant de pièces à conviction, les porte-bonheur suspendus, en fer-blanc, en cuivre, en plumes, les alambics, les casse-tête, les machines à écrire hors d’usage, les carabines d’assaut à canon court, inadaptées à la riposte en cas d’attaque de francs-tireurs depuis le lointain sommet des arbres.

Une fenêtre claquait, remuant des senteurs de bam­bous, contrariant les plans d’une escadrille de papillons orange.

« Pas si clandestine que ça, votre magie. La voilà qui déborde sur la place publique, saviez pas ? La première sorcière venue peut rajouter quinze étages un immeuble de l’avenue Moskovski sans que la Tchéka soit capable ni de l’en empêcher, ni de l’imiter… Vous êtes bien sûr que ce n’est pas nous, les clandestins ? »

Le moustachu et l’inspecteur s’entre-regardèrent. Une épineuse broussaille d’incompréhension séparait leurs deux intelligences.

« Je ne sais pas », dit le moustachu. Un geste évasif, comme s’il avait été pris en flagrant délit mensonge. « Donc, euh… ce frère Müllow a été tué la nuit dernière. On parle de meurtre maquillé en sui­cide. Bien entendu, la population accuse la Tchéka.

– Quel quartier ?

– Kolomenski, vers l’embouchure de la Fontanka : le quartier indonésien. Müllow avait une chambre sur l’arrière d’un bar suspect.

– Le nom du bar ?

– Le Jane Austen. »

J’aurais dû m’en douter, pensa Kokoï.

 

Antoine Volodine, Un navire de nulle part (Raison et sentiments, « Sabotage de l’instant zen »), Denoël, 1986.

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Samedi 14 novembre 2009

Notre voiture, une Fiat Tipo blanche, est bien garée dans la rue qui monte ; nous venons tout juste d’en descendre, nous sommes encore sur le trottoir. C’est alors que se produit l’accident : la voiture garée juste devant la nôtre recule d’un coup et la percute violemment ; elle-même a été projetée en arrière par la voiture garée juste devant elle, qui l’a percutée de la même manière. C’est un étrange accident, me direz-vous : les trois voitures sont vides. Leurs propriétaires sont d’ailleurs tous là, immédiatement accessibles, sur le trottoir, à considérer les dégâts. La voiture du milieu est la plus endommagée. J’espère un instant que la Tipo n’a rien ; mais si, le métal à l’avant est un peu tordu, et un phare est orienté vers le sol, comme sous le poids d’une paupière trop lourde. Rien qu’à la main, j’arrive sans trop de peine à redresser l’essentiel, mais cela reste un travail évidemment beaucoup trop approximatif, il faut faire faire le travail par un carrossier ; de toutes façons, c’est logiquement l’assurance de la première voiture, responsable de l’accident, qui paie.

Cela ne pose pas de problème, d’après son propriétaire. Courtois et désolé, il nous explique que sa voiture a un défaut : quelques secondes après l’arrêt du moteur, elle a tendance à faire un bond de plusieurs centimètres en arrière, comme ça, même en l’absence de son conducteur. Il éprouve quelque peine à faire admettre au constructeur que sa voiture a besoin d’être révisée, mais il nous promet que cette fois-ci, ils n’y couperont pas, il faudra bien qu’ils fassent quelque chose.

Il a l’air sincère. Il a de l’aisance dans ses manières. Il a aussi de l’élégance dans la simplicité de sa tenue estivale : c’est à l’évidence un homme qui a de l’argent, et qui sait vivre avec.

Il nous donne à chacun une simple feuille de papier quadrillé, afin que nous puissions rendre compte par dessin des circonstances de l’accident. Il ne précise pas s’il s’agit du constat à l’amiable. Ce papier tout de même me paraît bien peu réglementaire.

(A suivre)

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Vendredi 13 novembre 2009

J’ai trouvé le moyen d’être tout petit, minuscule, moins haut que trois pommes assurément. Mais mon ombre géante derrière moi me trahit.

Par PhA - Publié dans : Hublot des machines (Vie des hauts plateaux)
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Jeudi 12 novembre 2009

Auteur quelque peu polymorphe dans mon écriture, il m’arrive aussi souvent de m’interroger sur mes goûts littéraires. Force m’est de reconnaître qu’ils sont plutôt variés,








et même assez disparates

 

voire audacieux.


Mais il m’arrive aussi souvent de me régaler d’un grand classique.

(Oui, j’ai vraiment ramassé et goûté à tout ça – et à beaucoup d’autres encore.)

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Mercredi 11 novembre 2009
(Avec l'aimable autorisation de A. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.)
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Mardi 10 novembre 2009
... ouf ! j'ai donc le droit d'écrire ce que je pense des rappels au "devoir de réserve" d'Eric Raoult à l'égard de Marie NDiaye, et plus largement de la politique menée par ses amis dans notre beau pays (pays, je trouve, est un joli mot). J'en ai le droit et si je ne le fais pas, c'est sûrement par lassitude, et parce que ça risquerait d'écorcher ma plume. D'ailleurs le Chasse-Clou fait ça mieux que moi*.
(Sans blague, je voulais mettre une photo et, toujours aussi maladroit, j'ai appuyé sur la touche "suppr". Windows, sur le ton scrupuleux qu'on lui connaît, m'a proposé : "Voulez-vous vraiment envoyer Eric Raoult à la corbeille ?" Je n'ai pas su résister.)
* Et Claro aussi, dont je découvre le billet à l'instant.
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Lundi 9 novembre 2009

De temps à autres ma hiérarchie fait appel à moi (peut-être alors suis-je enfermé à faire cours dans une salle exiguë et vieillotte) pour me confier de plus hautes missions : il s’agit de requins – certains ne mesurent que trois ou quatre mètres de long, d’autres en font facilement une trentaine – que je dois entièrement vider et mettre en état de conservation suffisant, afin de par la suite les aménager et d’en faire des sortes d’abris. En effet leur gueule grande ouverte forme une porte spectaculaire et pittoresque, toute garnie de dents.

C’est un ouvrage à pratiquer de l’intérieur, et certains me plaignent, à cause de l’odeur, volontiers qualifiée de pestilentielle. L’animal sans doute commence déjà à se décomposer, c’est un travail de longue haleine. Mais j’accepte ces inconvénients, je les assume, même si j’en souffre ; en effet il s’agit là d’une tâche indiscutablement honorifique, quasi universitaire, qui doit me faire prendre conscience de ma propre importance.

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Dimanche 8 novembre 2009

Il arrive qu’on me voie marcher à quatre pattes sur la terrasse d’un immeuble, aux pieds d’une dame qui vient de me prodiguer ses chaleureux remerciements – si je ne me relève pas trop vite (car après, c’est trop tard : je suis condamné à la station verticale).

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Samedi 7 novembre 2009

Il y aura un an demain que j’ai posté sur ce blog son billet inaugural, en guise de présentation suffisamment floue pour qu’on ne sache pas trop à quoi s’attendre – ne pas savoir à quoi s’attendre, c’était aussi mon cas. L’envie me tenaillait depuis déjà longtemps (enfin, longtemps ; depuis que je sais qu’Internet existe ; l’information est très lente à parvenir jusqu’à moi) ; l’envie me tenaillait, à suivre les blogs, à commencer par Lignes de fuite, qui fut probablement le premier, à la recherche que j’étais de nouvelles pistes de lecture, vite séduit par les choix non formatés de son hôtesse. Si les Lignes de fuite peut-être furent marraines, c’est sans doute chez Les idées heureuses qu’il faut chercher le parrain – qui fut aussi l’auteur du premier commentaire ; et qui nous a lâchés il y a peu, heureusement pour la bonne cause. (Et n'oublions pas Laurent, dont les petites mains ont grandi d'un an.)

Cet anniversaire, en plus des cadeaux – merci ; j’adore en recevoir, comme récemment ici et – c’est aussi l’occasion de préciser cette idée, qui me suit, qu’on n’écrit pas tout seul, qu’on n’est pas seul responsable de ses textes quand on écrit, et qu’on n’est pas seulement responsable de ses textes, mais aussi de ceux qu’on lit, et même de ceux qu’on ne lit pas ; que la littérature, si elle est ce qu’elle est, l’est non seulement par les auteurs, mais aussi par les lecteurs, auteurs d’une autre sorte – puisqu’ils sont aussi ceux qui, en fin de compte, rendent possible l’existence du livre.

Certains livres ont l’existence plus facile que d’autres. Certains seront, dans un langage d’éditeur, difficiles à publier, dans un paysage brouillé. Il y a là une tâche commune. Après tout, parler des livres qu’on aime, surtout ceux dont on sait qu’ils risquent d’avoir du mal à trouver leurs lecteurs, ce n’est pas foncièrement différent de présenter, sur un blog, des textes auxquels on croit et qui risquent fort de se trouver dans le même cas. C’est pour ça qu’au Hublog j’ai cru bon d'associer mes deux Hublots des machines, vous aurez reconnu Seul à voir et Vie des hauts plateaux (qui, apprenez-le, obéissent à des règles foncièrement différentes). Même autarcique (voire parfois auto-promotionnel, assumons-le), le blog peut être une manière facile et modeste de, peut-être, aider à faire avancer les choses, décoller les étiquettes, dissiper le brouillard.

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Vendredi 6 novembre 2009

Après quelques détours complexes (rappelez-vous), je me retrouve dehors, sur le trottoir. C’est assez déroutant : une fois dehors, impossible de le voir, le grand magasin ! Il n’y a aucun bâtiment à étages derrière moi, ni dans les environs immédiats. Pourtant il ne peut pas être loin, n’est-ce pas, puisque j’en sors ! Aucun retour en arrière, aucun repentir ne m’est permis. Enfin je distingue une direction possible (une rue en point de fuite, avec au loin peut-être une fontaine, peut-être autre chose encore.) C’est en avançant dans cette direction que je remarque l’entrée d’un parking gratuit. Je suis à pieds, mais c’est tout de même bon à savoir, pour une autre fois ; il est quasiment inespéré de stationner sans payer, dans ce quartier. Je remarque une simple feuille de papier, collée juste à l’entrée du parking. On m’explique que les habitués ont pris l’habitude de s’y inscrire dès le matin afin de réserver leur place au parking. Cependant le procédé n’est pas très fiable, vous en conviendrez : au lieu de noter leur numéro d’immatriculation, les usagers n’indiquent qu’une description sommaire du véhicule ; cela prête à confusion.

Mon attention est attirée par la présence d’un homme assis sur le trottoir, les jambes étalées. C’est un homme d’une trentaine d’années, mince, aux traits fins et aux vêtements élégants, aux cheveux presque tous blancs (on distingue encore parmi eux cependant quelques cheveux noirs) qui me regarde calmement. Alors je me baisse vers lui, et saisissant un stylo j’entreprends d’écrire sur sa joue, plus précisément le long de l’arête de sa mâchoire ; les deux mots forment un angle obtus. L’homme proteste faiblement. J’ai écrit « TRADING SILVER. »

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Mercredi 4 novembre 2009

Ce monsieur-là, celui qui reste debout contre le mur de l’immeuble, l’air d’attendre quelque chose ; eh bien en le bousculant habilement (c’est un peu délicat, il ne se laisse pas faire), j’arrive, à force de patience, à l’amener jusqu’au milieu de la chaussée. Si je l’y laisse, il n’en bougera plus, planté là bêtement, malgré les protestations des automobilistes. Mais il suffit que je regarde ailleurs un instant pour qu’une voiture en profite : là, vite ! regardez ! la voici qui traverse discrètement son corps immatériel, sans lui faire le moindre mal, tandis que la suivante prend sagement sa place.

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Mardi 3 novembre 2009

4. Ce très vieil homme qui marchait quand Furibard et moi avons traversé la place des Vosges, je l’ai revu quand j’y suis repassé. Il terminait tout juste sa traversée1 qui, j’ai fait le calcul, lui avait donc pris un quart d’heure (le temps pour moi de suivre Furibard, de poireauter rue de Turenne, de m’en lasser et de partir). Je l’ai vu tirer de sa poche un mouchoir chiffonné dans le pli duquel s’était ca­chée une pièce de dix francs. Et voilà qu’il la laisse choir sur le sable où elle brille un moment puis s’éteint, s’écrase sous les pas lourds d’une femme chargée dont le chemin fait avec celui du très vieil homme un angle si droit qu’on le dirait tracé à l’équerre et puis sous les pas légers de trois enfants qui se poursuivent avant qu’un tout jeune homme l’empoche et l’abandonne dans le tiroir à pièces de l’autobus numéro 20 d’où, cinq minutes plus tard, le chauffeur la déloge pour la déposer dans la main d’une blonde qui, descendue à l’Opéra, l’agite dans son poing fermé comme un grelot, la conserve, l’échange contre un journal dont le vendeur flegma­tique patiente et la refile à un touriste qui, pour re­venir à Paris, va la lancer aux Tuileries dans un bas­sin où, dans la nuit, six patineurs la pêchent pour la glisser peu après dans la fente d’une machine à sous qui la recrache à minuit pile dans la main d’un garçon qui s’achète avec une crêpe jambon-fromage. Enfin – se dit le marchand de crêpes qui tombait de sommeil – je peux fermer, je peux dormir. Il dort en effet et très profondément et puis le lendemain, tout frais, dispos, la pièce, il la prend, il la lance sur le zinc du bistrot Le Byzantin, rue Réaumur, au coin, où une femme la rempoche, la fait voyager jusqu’à l’Hôtel de ville et l’établi du marchand de clés en plein air qui la rend un peu après à un couple enlacé qui l’introduit un peu plus loin sous le guichet vitré de la poste où, tous les matins, Furibard vient cher­cher son certificat.

– Hé non... Il n'est pas arrivé. Que voulez-vous que je vous dise ?

C’est un très mauvais temps.

L’« année chagrin », a dit un journaliste. Les Français sont d’accord, paraît-il. Dans un sondage, quarante et un pour cent affirment que l’année sera catastrophique. Bien sûr, il y a le climat général en plus des tracasseries singulières, le gâchis, les injus­tices, et c’est assez pour devenir furibard. Mais s’il y avait pour lui, le jeune homme, autre chose, de plus précis, un piège particulier, spécialement tendu pour lui. Il y est tombé, il est au bord. C’est un tra­quenard, il ne peut en sortir, il a été dupé et par quelqu’un dont il n’attendait pas ça, quelqu’un qu’il croyait connaître aussi bien que lui-même, qu’il connaissait depuis toujours, son frère par exemple, son frère aîné, de dix ans son aîné, promotion 72. Elles sont de lui, les lettres dans sa poche. Il les sait par cœur, n’a pas besoin de les relire, ne les sort dans la rue Vavin que pour ensemencer sa rage. Elles sont toutes signées du même nom ou simplement de l’initiale F comme Furibard, François, Fanfan, Fifi, Fabien, Faby, Francis, Frédéric, Fritz, Fédor, Faustin, Flavien, Florian, Florent, Florentin, Florimond, Fernand, Ferdinand, Fortuné, Fortunat, Firmin, Flandrin, Flaminius ou Franck. C’est bon, Franck. Ton frère Franck en gras, en net et avec le paraphe, sur la dernière lettre surtout, l’engageante où il dit : je t’attends, je t’installe, je te montre Paris.

 

1. Voir page 43.

 

Danielle Auby, La grande filature, Champ Vallon, 1997, p. 21 à 23.

 

Non, vous n’aurez pas la page 43 – à moins de passer chez votre libraire.

C’est non sans émotion, outre l’évidente jubilation, que nous avons découvert ce roman, il y a déjà quelques années. (Oui, je sais, je ne suis pas le roi ; ce nous, c’est juste pour dire que j’étais plusieurs à lire ; le jubilant et l’ému, par exemple.) Car avant même la page 7 (voir page 7), c’est aussi toute une partie de ma vie que j’ai revue. Pas seulement parce que c’est à Robinson que j’ai fait mes premiers pas, treize ou quatorze mois après ma naissance non loin de Denfert-Rochereau, et avant que Saint-Lazare ne devienne, pour tout le reste de mon enfance et de mon adolescence, ma seule entrée sur Paris. Ni parce que, aujourd’hui encore, la plupart des retours à Paris passent par le Luxembourg que je rejoins par la rue Vavin. Ce n’est pas non plus parce que c’est à la rue Notre-Dame-des-Champs que j’ai adressé mes Chroniques, qui s’y sont plu. Ni même pour la rue de Turenne – d’ailleurs ce n’était pas au 27, c’était au 109, sous les toits, que j’écrivais ; au lieu d’étudier, et de dormir.

Comme quoi le monde est petit, sans parler de Paris. Tellement petit même qu’en lisant ce livre, je découvrais que le professeur de français qui, en classe de première, m’a poussé à lire les romans de Beckett, Kafka, Flaubert, à faire du théâtre – j’en ai fait jusqu’en 2001 – et à qui j’ai osé (et pourtant ce n’était, ce n’est vraiment pas dans mon caractère) montré ce que j’écrivais (c’était à cette époque-là) était non seulement un professeur (comme moi-même je l’étais devenu à mon tour), mais aussi, et cela je l’ignorais à l’époque, un écrivain.

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Lundi 2 novembre 2009

Le 13 février, un jeune homme, parti de Robinson, est allé dans la rue Saint­-Lazare. Le 13 février, un jeune homme, un homme jeune1 est parti de Robinson, furibard2. Il l’a dit à sa voisine : « Je suis furibard, ce matin », à sa voisine de wagon qui, sans répondre, est descen­due à Denfert-Rochereau. Il lui a dit également qu’il était de Louvain, qu’il y avait grandi, étudié, habité jusqu’à cette année même. Forcé3, à Luxembourg, de sortir à l’air libre, il a traversé le jardin par le chemin qui longe les grilles, s’est irrité, rue Vavin, contre le monde qui encombrait le trottoir ; devant un ma­gasin de chemises intitulé Fais voir, Faut voir, ou bien A vous de voir, a sorti, sans freiner, un papier de sa poche ou deux papiers ou trois, des feuilles, une liasse mais l’a à peine re­gardée, l’a remise en place, a pris à droite, s’est engouffré dans le métro Notre-Dame-des-Champs ; à Saint-La­zare, il a couru dans les couloirs, les es­caliers, sur la place, dans la rue jusqu’au 82, où il a disparu. Au bout de quatorze minutes, il est ressorti, a tiré sur sa veste de chasse qui n’en a pas be­soin, longue déjà et large, deux comme lui pourraient y entrer, a trépigné, est descendu, a pris la ligne 8 en direction de Créteil-Préfecture ; à la station Che­min-Vert, est remonté à la surface, a longé sur quelques mètres le boulevard Beaumarchais, a croisé, sur la place des Vosges, un très, très vieil homme qui marchait4, puis au numéro 27 de la rue de Turenne, a poussé la porte et rien ne sert de poireauter, cette fois, il n’est pas ressorti.

 

1. Voir page 9.

2. Voir page 11.

3. Voir page 15.

4. Voir page 21.

 

Danielle Auby, La grande filature, Champ Vallon, 1997, p. 7-8.

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Samedi 31 octobre 2009

M a disparu. Rappelez-vous : il a suffi que je tourne le dos, que je réponde à la libraire, que mon regard s’attarde à l’intérieur, plus longtemps sans doute qu’il n’était nécessaire. Elle n’est plus là, elle n’a même pas dû se rendre compte que je ne la suivais pas.

Il faut que je la retrouve : ou ? c’est simple : forcément quelque part dans ce grand magasin où nous avons travaillé – où nous nous sommes rencontrés – autrefois.

M’y voici. Les lieux ont changé. La plupart des caisses sont fermées, à part une ou deux à chaque extrémité. C’est vrai que nous sommes le matin, peu de temps après l’ouverture, mais je sais qu’il y a aussi une autre raison : il s’agit tout simplement d’une mesure d’économie. A cette heure-ci, la plupart des employés des caisses sont occupés à autre chose. Autrefois ils étaient assis à leur caisse, à attendre, à ne rien faire d’autre que donner leur présence. Maintenant cependant ces caisses fermées donnent l’impression d’un désert, de quelque chose qui s’en va.

J’ai décroché un téléphone intérieur, un peu vieillot. Au bureau du personnel, on pourra sans doute me dire à quel étage, à quel rayon je peux trouver M. La personne qui me répond ne me laisse pas le temps de m’expliquer : à peine ai-je dit mon nom qu’on me répond que je suis pris pour la journée, en extra ; on m’indique le rayon où je dois me rendre, il faudra que je balaie les rosiers. La personne au bout du fil a bien répété « Monsieur Annocque », sans surprise, comme si ce n’était que de la veille que j’avais quitté le magasin.

J’entreprends d’accéder aux étages supérieurs. Il est hors de question que j’aille « balayer les rosiers », vous pouvez me croire ! je n’irai même pas me présenter au rayon. Les escalators sont à chaque fois plus petits, certains sont à peine posés sur le sol ; il faut faire attention, car ceux-là sont particulièrement rapides ; de plus, je suis pieds nus. Je m’en sors sans mal cependant. Les étages aussi sont à chaque fois plus réduits. L’un d’eux est entièrement muré de fer : il n’y a rigoureusement rien à y voir. Seules deux ouvertures permettent de communiquer avec les employés : une jeune femme d’un côté, de l’autre un homme qu’il me semble reconnaître. Il n’a pas changé, il fait partie de ces gens auxquels on ne saurait donner d’âge.

L’étage suivant est presque vide et sombre. Il n’y a là qu’un décor de livres factices, en carton, sur des rayonnages. L’idée me vient de monter jusqu’au dernier étage, où il y avait autrefois un restaurant. Cependant je suis tout de suite arrêté : l’escalier central qui mène au dernier étage est barré par une sorte d’attraction. Il s’agit d’une reproduction, peut-être un peu plus grande que nature, d’un personnage qui tient à la fois de Louis XIV et de Johnny Halliday. Cependant c’est sans doute un homme, très maquillé, puisque celui-ci s’anime et m’adresse la parole, d’une voix semble-t-il amplifiée par une sono invisible. Il s’ennuie, naturellement, à rester vautré sur cet escalier dans un tel appareil. On le comprend. Il n’a rien d’autre à faire et personne ne passe par ici. Il me retiendrait volontiers pour me faire la conversation, mais que je n’ai que faire de rester là ; je m’en vais sans même lui répondre.

Je redescends.

 

(A suivre)

Par PhA - Publié dans : Hublot des machines (Seul à voir)
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Liquide, 17 avril 2009 (Quidam éditeur - diffusion CDE - distribution SODIS)
(échos)

Apparitions

- Samedi 12 et dimanche 13 septembre, je serai au Village du Livre de la Fête de l'Humanité.

 

- Dimanche 20 septembre, de 11h30 à 13h, je dédicace à Rambouillet, au Relays du Château, aux côtés de Pascale Petit pour Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir.

 

- Vendredi 9 octobre, je serai à la soirée organisée par la librairie Atout-Livre (203 bis avenue Daumesnil dans le XIIe), aux côtés de Jérôme Lafargue pour son roman Dans les ombres sylvestres.

 

- Samedi 5 décembre, je dédicace à la Librairie des Essarts-le-Roi, rue du 11 novembre.

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