Alors que le chemin monte à travers les arbres de plus en plus bas du fait de l’altitude, je constate que la
fatigue encore ne m’atteint pas : ma course reste souple et régulière. L’inquiétude est là cependant, qui s’incarne en deux corps de chiots peinant à me suivre. Ce sont mes petits, et moi
une chienne vigoureuse, presque prête à retourner à la vie sauvage, à laquelle peut-être me prédisposent mes allures de chien-loup.
Sauvages, elles le sont, ces grandes collines ou ces petites montagnes où l’homme se fait rare. Il me semble parfois être comme l’émanation animée de toute cette beauté vert sombre qui m’entoure, et qui ne dit
rien.
Mais nous ne pouvons pas rester là, d’où notre course sans fin, d’où mon refus tacite de voir derrière moi la
fatigue de mes petits.
C’est à cause d’eux peut-être que nous ne pouvons pas rester là.
Je dois faire semblant de ne pas comprendre.
Un homme est là, qui nous a croisés tout au sommet de la crête. D’ici le paysage est vraiment, vraiment grand.
C’est à ma demande sans doute qu’il indique du doigt une toute petite butte gazonnée, loin, loin vers le bas, au-delà d’une pente vertigineuse et d’un creux, gouffre ou vallée, qui se perd dans
l’ombre. Peut-être même, accompagnant son geste de la parole, me demande-t-il si je la vois là-bas, cette petite « dune » (c’est bien le mot qu’il emploie, si impropre
soit-il).
Il nous faut descendre. J’ai préféré éviter la descente en ligne droite, loin de tout chemin ; cela
certainement m’a paru trop périlleux. Nous avons fait demi-tour sur quelques centaines de mètres, sans quitter le sentier, et nous avons enfin bifurqué dans un autre plus étroit encore, en pente
plus raide.
D’ici je vois maintenant le profil de la pente, celle que je n’ai pas voulu prendre. Le paysage me donne raison.
Plus bas, la pente est plus raide encore ; des à-pics nus s’y dessinent comme les os de la terre, émergeant de la verdure environnante. Je ne sais toujours pas comment nous arriverons, mais
vraiment je ne regrette pas de n’avoir pas emmené mes petits sur un tel terrain.
Voilà, je l’ai flanqué à l’eau ; il en a perdu son arme. C’est profond par ici. Il en a jusque par-dessus la
tête, mais que ça ne l’empêche pas de lever les mains en l’air : je le tiens en joue.
Un an a passé : la fusée Tor-Ups a fait le
tour de la Terre, un beau cercle où Pascale Petit nous a montré comment entrer, et d’où aujourd’hui elle nous indique la sortie. (En d’autres
termes : c’était aujourd’hui que se clôturait sa résidence.) Pour en sortir : suivre le Roi, la Reine ou le Coiffeur1, dont on a cru
perdre la trace. C’est qu’ils nous devancent, ils sont déjà loin de Rambouillet, la preuve : l’objectif toujours ouvert de Dominique
Hasselmann – qui n’était pas du tout au courant de l’évasion ! – les a surpris par hasard qui prenaient le métro station Arts & Métiers, regardez-les dans le cercle ci-dessous qui nous montrent le chemin.
… on se dit : il n’a plus le temps pour ses billets, il faut l’aider un peu. Alors
voilà les Feuilles de route de Thierry Beinstingel qui
m’en proposent un beau, de billet ; je n’ai plus qu’à recopier, c’est sur Liquide – et c’est une belle surprise ! Et comme le liquide sans
doute se voit mieux à travers mes hublots, voici justement que Dominique Hasselmann m’en offre un ! merci à lui
aussi.
Liquide, de Philippe Annocque, Quidam éditeur.
J’ai pratiqué la plongée pendant quelques années. L’eau des mers est une substance étrange : on ne sait jamais quelle texture on
va trouver au-dessous de la surface. Certaines fois, le temps magnifique et la « cuve d’outremer pur », chère à Blaise Cendrars (Feuilles de route, bien sûr, poème équateur) laisse croire à un
ensemble homogène et franc. On saute joyeusement par-dessus bord dans le liquide en fusion de la même manière qu’on l’avait fait le matin même ou la veille et exactement au même endroit. Et on se
retrouve dans une purée de pois compacte, particules et plancton flottant en tous sens, empêchant la pénétration de la lumière alors qu’à la plongée précédente et dans les mêmes conditions une
clarté bienveillante illuminait les profondeurs. Bien souvent cette opacité de surface s’estompe au bout de quelques mètres et on retrouve l’eau claire en nageant près du fond. D’autres fois
c’est l’inverse, vous glissez avec confiance dans la transparence mais le fond est opaque. Pour en avoir fait l’expérience, je sais que la deuxième option est sinon plus dangereuse, du moins plus
inquiétante, on ne retrouve parfois même pas ses coéquipiers plongeurs au fond tant ce brouillard liquide est dense. Il faut alors appliquer les consignes de sécurité, chacun doit remonter à la
surface, retrouver l’ensemble du groupe avant de replonger aussitôt à mi-profondeur en appliquant toute une série de calcul de paliers : on ne rigole pas avec les accidents de décompression
dont la remontée rapide décuple les risques.
Le livre de Philippe Annocque appartient assurément à la même alchimie délicate de la plongée.. Le « Liquide » qu’il
propose est clair, poétique, on sent les prémices d’une belle plongée mais quelques particules inquiétantes flottent en suspens, inquiètent : des prénoms, Pierre, Estelle, Suzanne Alexandrine,
autour desquelles un univers vogue au gré des courants sans qu’on arrive, à ce stade, à bien voir les contours, les formes, la faune environnante. Et puis, au fur et à mesure de la descente,
l’ambiance devient plus transparente, on distingue les rochers du fond, acérés, vifs, finalement assez inhospitaliers. C’est à la remontée que tout se joue : on revient sur les pages précédentes.
Explication du monde. De celui d’un narrateur qui tente de comprendre ce qui lui est arrivé jusqu’à présent, les femmes, la famille, sa vie. Mais comme dit l’auteur, « comprendre quoi ? ».
Le livre ainsi entre dans les hésitations mais comme dans nos vies, résumées à des hypothèses : et si j’avais dit/agi/pensé autrement, qu’est-ce qui aurait changé ? Bref, les petits enchaînements
qui entraînent vers les grandes ruptures sont passées au crible. Et on peut se demander, si, dans tout cet univers, liquide, fuyant, épousant par lâcheté ou facilité la forme du dernier récipient
trouvé, il reste quelque chose de la plongée et d’ailleurs pourquoi avais-je évoqué cela au début sinon par simple analogie avec l’élément liquide ? Est-ce qu’on risque un accident de
décompression mentale à la redescente- remontée (où est-on ?) du voyage vertical d’un livre ? Peut-être… Mais il reste aussi le mouvement et la plongée est pour l’instant la seule manière de
réaliser le vieux rêve d’Icare : on est hors pesanteur, on vole entre deux eaux. Le livre de Philippe Annocque restitue cette sensation, cette étrange beauté du geste de planer et se fondre dans
l’entourage et ce n’est pas là son moindre mérite.
N’ayant guère le temps de faire un long billet (la saison est chargée) je suis bien content de pouvoir vous renvoyer chez Sébastien Smirou, qui parlait justement de ces lignes – qui me parlent.
Si mon prénom fut le plus fréquemment donné aux petits Français l’année de ma naissance, mes parents – enfin,
surtout mon père – se sont dédouanés en me transmettant un patronyme peu commun (un « drôle de nom » s’est dit Maman quand Papa s’est présenté, d’ailleurs un demi-siècle plus tard
Fabrice Gabriel était d’accord ; il a, sans consulter ma mère, écrit les mêmes mots – « drôle de nom » – quelque part dans un numéro déjà ancien (août 2001) des Inrockuptibles). C’est une chance assurément, ça facilite grandement les requêtes que,
surtout en période de publication, je gougueulise à intervalles rapprochés. En effet, nous autres Annocque ne sommes guère plus d’une soixantaine d’individus dans l’Hexagone, si j’ai bien compté
(je compte rarement) – auxquels il faut sans doute rajouter quelques Belges et Néerlandais –, rares donc précieux, et fiers de l’être. Que d’ailleurs ce billet soit l’occasion de saluer tous mes
cousins à la mode d’Artois, car à n’en pas douter nous constituons une grande famille, même si je n’en ai aucun indice autre que notre origine commune : le Pas-de-Calais.
C’est justement à un autre Annocque, inconnu de moi jusqu’à tout récemment, que ce billet tient à rendre
hommage : Louis Annocque, dit « Quinze-Capotes » – voilà bien, vous en conviendrez, un sobriquet qui inspire le respect. Un jour que je gougueulisais, je fus mené par la main
jusqu’aux Archives Nationales, et tombai non sans émotion sur une liste des dossiers de recours en
grâce de condamnés à mort entre 1900 et 1916 ! Y aurait-il un assassin parmi nous ? La vérité, non moins tragique, était autre, que je vous donne à lire :
MILLON
Jules-Charles-Alphonse
Né/née : 27 décembre 1887
Profession : journalier à Boulogne-sur-Mer
Date de la condamnation : 12/01/1909
Motif de la condamnation : assassinat suivi de vols qualifiés et vols simples connexes commis dans la nuit du
13 octobre 1908 sur et au préjudice du sieur ANNOCQUE, dit Quinze Capotes, âgé d’une cinquantaine d’années.
Juridiction : Douai
Date de grâce : 05/04/1909
Remarques : peine commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.
Pas de chance, Quinze Capotes. Millon, au bagne ! L’a-t-on envoyé en Guyane ? Si ça se trouve, c’était
ce Millon, ce bagnard que ma grand-mère maternelle a trouvé caché sous son lit. Le monde est si petit. Ouste ! Du balai !
Revenant à Louis Quinze-Capotes, mon probable arrière-grand-cousin du côté paternel, j’ai invoqué de nouveau
aujourd’hui l’oracle Google, qui a bien voulu m’en dire plus, par la voix – ou plutôt la Voix – du Nord (car le Nord, Monsieur le
Président, avait une voix même avant Dany Boon) – qui voudra bien, j’espère, me laisser recopier ici son hommage à Quinze-Capotes :
Il y a 101 ans, « Quinze capotes », un Audomarois excentrique était assassiné
Au début du siècle dernier, Louis Annocque, plus connu sous le sobriquet de « Quinze capotes »,
défrayait la chronique audomaroise par ses excentricités. Il devait son surnom au fait qu’il revêtait plusieurs habits les uns par-dessus les autres.
Ce personnage original habitait rue des Bleuets où il vivait en compagnie de son fidèle cheval. Il se déplaçait
toujours avec celui-ci attelé à un char romain dans les rues de Saint-Omer. Régulièrement, une vente aux enchères de ses biens avait lieu sur la grand-place au profit du fisc afin de payer ses
impôts dont il ne s’acquittait jamais. Lors de la vente publique, il rachetait toujours ses biens mis en vente avec la complicité d’un ami. Il voulait qu’après sa mort, on l’étrangle pour être
sûr de ne pas être enterré vivant !
Le 13 octobre 1908, il fut bien étranglé, mais de son vivant, par Jules Millon, pupille de l’assistance. Après son
arrestation, il nia son crime avant d’avouer en décembre 1908. Jules Million, 21 ans, fut jugé le 11 janvier 1909 par la cour d’assise de Saint-Omer et condamné à mort. Trois mois plus tard, sa
peine sera transformée en travaux forcés à perpétuité.
Après la mort de « Quinze capotes », on retrouva chez lui près de quarante testaments dont un qui
faisait de l’État le légataire universel. Sa famille intenta un procès à l’État afin de récupérer les 200 000 francs de l’héritage, mais en vain. Au vu de cette photographie de Louis Annocque
prise au début du siècle dernier, on comprend mieux l’expression bien connue des Audomarois « être couvert comme Quinze capotes ».
Cette année, la mode est aux araignées géantes. (Est-ce pour cela que je m’attarde sans raison, perplexe ou
songeur, dans une probable galerie marchande, face à la vitrine close d’un marchand d’animaux chez qui j’ai pu pénétrer tout à l’heure ? – M, pressée, est déjà en train de rentrer ; il
va falloir que j’y aille, que je retrouve mon chemin. Qu’en pensez-vous ? Faudra-t-il que je passe par un escalier de pierre, joli chemin aux angles aigus ?) On en voit partout,
décidément, de ces araignées. Bien sûr ça ne durera sans doute pas, mais pour le moment elles font fureur.
Il s’agit d’une nouvelle espèce, ou d’une espèce nouvellement découverte, à ce qu’il paraît parfaitement
inoffensive.
J’ai quelques doutes. Je me méfie des emballements excessifs.
Le fait est qu’elles sont véritablement énormes, à un point véritablement spectaculaire : leur volume est
facilement comparable à celui d’un épagneul. Leur comportement aussi : elles suivent leurs maîtres, partout dans la maison. Ce sont indiscutablement des animaux de compagnie. En revanche, contrairement aux chiens – et cela aussi peut passer pour un argument de vente –, on ne les entend
pas, elles ne font aucun bruit. Ce sont des animaux d’une discrétion absolue. Cela tient peut-être à la légèreté de leur corps, lequel évoque une sorte de délicat sac en papier blanc duveteux
gonflé d’air, presque sphérique, pourvu de pattes nombreuses. Ce qui me paraît étrange, c’est cette ouverture au sommet de l’abdomen, orientée vers le ciel, jamais fermée, qui leur donne un air de récipient, ou pourquoi pas de
corbeille à papier japonaise.
J’ai tenté de me renseigner sur leur alimentation. Il paraît – mais cela n’est pas officiellement avéré – qu’elles
se nourriraient de petits animaux, comme le font les chats, que d’ailleurs elles seraient parfaitement en mesure de remplacer dans leur tâche d’autrefois. Souris, lézards, petits oiseaux, rien ne
leur échappe. Même de petits chats, précisément, paraît-il, auraient pu leur servir de proies.
Voilà, grâce à cette dernière victoire, j’ai gagné le privilège de n’être plus moi-même et de devenir
le fils de mon ennemi. Bien sûr je suis le seul à ne pas être au courant.
Le cyprès à terre, mon ciel se dégageait. Changer le paysage m’avait demandé un effort qui avait eu du mal à s’extirper de moi. J’étais enfermé, taiseux et
les voisins qui spontanément s’étaient mis au travail dans mon jardin me réveillaient. Blanche avait raison, je le savais, j’étais un animal terré. Elle arriva vers midi dans le groupe des
enfants sur le sentier de l’autre côté du buisson. Sa présence changeait tout en moi, c’était insupportable et attirant. Emmitouflée dans une écharpe de laine, elle se faisait raconter la chute
de l’arbre dont les détails fusaient autour d’elle. Nous avions terminé le dépeçage et les bûches furent bientôt calées au fond du jardin. J’allai saluer Blanche et elle me dit, la main sur la
mienne :
« Je sens un air nouveau traverser votre jardin. »
Je me retournai alors vers l’absence de cyprès et tendis mon visage comme on le présente quand on arrive sur la
dune, lorsqu’on découvre l’océan, les embruns, le vent et qu’il ne s’agit pas de voir tout d’abord mais de respirer l’iode, d’éprouver son visage dans le vent d’ouest, de recevoir sur la peau le
toucher de l’air libre. Blanche souriait et je ris de moi ; je ne savais pas respirer et j’avais avalé goulûment le souffle venu du ciel du jardin. On parla de déjeuner et l’homme du chemin
du bois de Vivonne invita les bûcherons de cette matinée à manger un morceau. Une flopée d’enfants et d’hommes quittèrent mon jardin et Blanche, tâtonnant le portail bas, entra. Je l’accueillis,
mis ma main sur son épaule et l’amenai doucement sur l’allée jusqu’au fond, dans les derniers débris de bois, de sève odorante, là où la terre allait respirer et le ciel circuler. Blanche
regardait avec tout son corps et j’étais une fois encore stupéfait de la voir appréhender l’espace le plus simplement du monde. Elle écarta les bras et tourna lentement, prenant ainsi la place de
l’arbre disparu ; elle dit :
« Vous sentez toujours si bon le bois. Tous les bois. »
Puis elle s’accroupit et chercha du bout des doigts des copeaux qu’elle choisissait et qu’elle respirait
longuement. « Savez-vous que l’essence de cyprès ouvre les portes en nous, permet les passages ? » Folle Blanche, petite sorcière. Je ne pourrais plus désormais brûler une branche
ou une bûche du cyprès sans penser à elle, sans respirer et écouter mon souffle s’ouvrir.
« Folle Blanche », je n’ai pas pu m’empêcher de poser la question à l’auteur, tout à l’heure – bien sûr, c’est aussi la vigne, ce cépage typique du Pays Nantais où vivent Cathie Barreau
et les personnages d’Ecoute s’il neige. Car c’est bien sûr une histoire d’ivresse.
Merci à Pascale, qui animait la rencontre, et bravo à la Bibliothèque Sonore
d’Orsay, grâce à qui ceux qui sont comme Blanche ont aussi accès à la lecture, y compris des œuvres les plus contemporaines.
En tout cas nous voilà contraints de demeurer ici plus longtemps que nous ne l’avions prévu. Certes l’endroit a du
cachet, mais cette ville qui surplombe la mer ne nous la laisse en réalité que fort peu entrevoir, et cela tout de même est assez frustrant. Il n’y a que quelques extrémités de ruelles, à
intervalles presque réguliers, qui nous laissent apercevoir un étroit ruban du même paysage toujours : sur le sable d’un brun trop foncé une fille court le long de la mer, vers la gauche. A
chaque ruelle on arrive toujours à la voir – à moins que ce ne soit un enfant ?
Je ne suis finalement pas bien certain que ce trop riche automobiliste soit vraiment honnête.
Maintenant nous sommes même obligés de prendre un hôtel. La chambre est petite mais coquette, la vue sur les toits
est pittoresque, néanmoins cela est tout de même vraiment contrariant. (En tout cas je suis contrarié.)
Et puis finalement il faudra prendre le train, et
cela encore sera vraiment un problème. Cela encore sera vraiment un problème parce que peut-être il faudra voyager assis sur notre propre valise, et puis il faudra vraiment être très attentif
parce que très certainement il faudra aussi changer de wagon, plusieurs fois, mais pas n’importe quand, pas n’importe comment : au bon moment, le bon wagon.
Tout cela parce que, il faut maintenant que je le dise, ce riche automobiliste a sur le sommet de son crâne la
même – je dis bien la même ! – cicatrice que moi, que moi aussi j’ai à cette occasion au sommet de mon propre crâne : une cicatrice longue et large et rouge comme une bouche
accidentelle ; et bien sûr cela signifie que forcément cet homme qui avec moi n’a rien de commun, rien que cela en commun n’est autre que mon frère, mon frère siamois séparé de moi dès notre
naissance lors d’une intervention nécessairement chirurgicale, et qu’il va me falloir désormais continuer à vivre en sachant cela.
La maison d’en face n’était plus déserte et craquait de toutes ses lattes de parquet, un poêle qui chauffe. Le couloir empestait la naphtaline, de nombreux
vêtements avaient été suspendus.
Bloom était accroché entre deux uniformes, la peur suintait par tous ses pores. Sa gigantesque cape l’enveloppait
des pieds à la tête de telle façon qu’il ne pouvait faire le moindre geste. Parfois, un coup de vent le soulevait lourdement, et alors il se mettait à battre contre le mur. Il ne pensait pas à
l’aube impossible. Il se retenait de respirer. Il attendait.
Quelqu’un allait et venait comme un dément de l’autre côté des portes. De temps à autre, un panneau de bois
s’ouvrait à la volée, inondant le couloir d’une lumière blessante, trop vive après ces longues minutes d’angoisse en pleine obscurité. Une forme hargneuse, l’imprécation aux lèvres, se jetait
entre les vêtements et les secouait, puis reculait, puis à nouveau se ruait sur les ombres mouvantes des pardessus, des capotes militaires, des gandouras, des imperméables. Un couteau indien
étincelait à tort et à travers, au rythme de ses gesticulations exaspérées, de ses discours criards.
« Calme-toi ! Calme-toi ! » répétait la voix d’une bohémienne que l’on apercevait parfois,
chauve et verruqueuse, myope, horrible, une tortue.
« Le maudit ! Il reste dans l’ombre pour nous observer, pour nous détruire, lui aussi ! répondait
la voix du forcené.
– Arrête ! Calme-toi ! reprenait la bohémienne. Celui-là ne te sert plus à rien ! Oublie-le !
Prends-en un autre ! »
La porte claqua une nouvelle fois. La nervosité était à son comble dans les recoins de la maison déserte, tout
craquait.
Puis, exactement en face de l’endroit où Bloom était immobilisé, emprisonné, la serrure grinça, et un visage se
glissa dans l’ouverture. Il eut l’impression de reconnaître celui qu’il avait blessé à mort d’un coup de poignard. L’homme s’adressait au vide, un marmonnement de fantôme.
« Il utilise la magie pour ses crimes politiques », confia-t-il, mais déjà il repoussait la
porte.
Au même moment, une lampe s’alluma dans le couloir. Bloom était dans l’incapacité de réagir. Autour de lui, les
vêtements se soulevaient et retombaient sinistrement contre le mur. Il suffoquait. L’aube ne viendrait pas, il camperait ainsi pendant l’éternité, sans air, paralysé à l’intérieur de son manteau,
condamné à jouer un rôle muet dans ce chassé-croisé d’âmes errantes.
« Je n’admets pas que cet idiot m’observe depuis sa cachette ! hurlait la voix du forcené derrière la
cloison.
– Mais puisqu’il ne comprend rien ! glapissait la vieille. Calme-toi ! Tout est en compote dans sa
mémoire ! Aucun danger qu’il y voie clair ! »
La porte de gauche venait d’être tirée avec violence. En pleine lumière, l’assassin apparut une nouvelle fois,
brandissant sa lame redoutable, les lunettes en miroirs, effrayant.
« Je n’admets pas que cet idiot s’empare de bribes de ma mémoire ! » Il cherchait parmi les
cintres, s’approchant sans cesse de Bloom.
Un masque jaunâtre, malade, mais tellement déterminé à vivre qu’il se transformait, la magie était à l’œuvre,
avec la rage. Il avait une silhouette de mastodonte, mais c’était seulement parce qu’il avait revêtu l’immense pèlerine de Bloom.
La bohémienne passa son bec corné dans l’embrasure.
« C’est l’heure de partir ! croassait-elle. Change-toi ! Celui-ci ne te sert plus à
rien ! »
L’autre leva son poignard vers l’ampoule, il prenait son élan, il était juste à côté de Bloom. « Le
maudi-iit ! »
Bloom se redressa en sursaut, il s’était mis à bredouiller des mots sans suite. Puis il se
réveilla.
Dans son geste, il avait rejeté au loin les draps, il était nu, comme un animal énorme émergeant d’un trou d’eau.
La sueur retombait en cataractes sur le matelas et sur le sol. L’écho de sa peur gargouillait encore au fond de sa gorge.
Il s’assit sur le lit, l’obscurité engluait la chambre, son manteau se démenait dans le courant d’air, le
rectangle du ciel se découpait à quelques mètres , sans étoiles.
« J’avais fini par croire que c’était moi le migrateur, chuchota-t-il. J’avais fini par confondre les
rôles ! »
Antoine Volodine, Un navire de nulle part
(Orgueil et préjugés, « Une révélation en spirale »), Denoël, 1986.
Si je vous mets la couverture, c’est surtout pour vous rappeler que ce livre étonnant est paru dans la collection « Présence du futur » des éditions Denoël, avec la petite planète gris
métallique en logo en haut du dos. Cette petite planète me renvoie loin, car j’en ai lu, autrefois des « Présence du futur », de Aldiss à Stefan Wul (si je me fie au catalogue, car il y
avait aussi du « Fleuve noir » et du « J’ai lu » dans la bibliothèque) ; d’ailleurs c’est bien simple : je voulais être auteur de science-fiction. (Même aujourd’hui
– je sais bien que ça ne saute pas à l’œil à la lecture – je suis bien conscient de devoir quelque chose à la science-fiction.) A cette époque-là, quand j’en lisais, Volodine n’était pas encore
au catalogue. Aurais-je eu Un navire de nulle part entre les mains, je ne sais pas ce que j’en aurais pensé : « je n’avais pas quinze ans », chantait l’autre. Le fait est
que la présence de cet auteur dans cette collection interroge – encore qu’en toute logique il y eût parfaitement sa place ; et pourtant déjà c’était aussi du Volodine.
En 1986 je ne lisais plus « Présence du futur » ni les autres, je suis passé à côté de Volodine. (Je lisais surtout Beckett.) En 1986 je terminais d’écrire un premier
« livre » qui n’en a jamais été un, et qui croyait entre autres choses être un adieu à la science-fiction qui l’avait fait naître ; c’est ce livre-là qui m’a fait – il
m’en faudra du temps pour en finir un deuxième. En 1986 je faisais une rencontre. C’était le 8 décembre,
me dit Wikipédia : le jour du retrait du projet Devaquet. Mais il fallait tenir la caisse.
En 2009 je n'en finis pas de confondre les rôles, et je continue de découvrir Volodine, avec plus de vingt ans de retard. En lisant son deuxième roman, paru dans une collection populaire à
juste(s) titre(s), je me dis que c’est un auteur d’avenirs. Mais je ne laisserai sans doute pas passer vingt-trois ans avant de lire Macau.
C’est alors qu’une voix rompit la furie du zinzinement général – un îlot, des vibrations humaines égarées parmi
les vagues hyménoptères et diptères.
« Je boirais bien une goutte de thé », suggéra la voix.
Kokoï s’ébroua de sa chaleur dégoulinante et leva les yeux. L’inspecteur-délateur Popouk bâillait près du râtelier
des carabines, sa place favorite pour surveiller l’avancement des enquêtes de ses collègues, mais comme il venait de se réveiller il ne tenait pas encore en main le stylo crasseux avec lequel il
rédigeait habituellement ses rapports anonymes.
Un teint marbré par la lourdeur du climat, l’alcool, l’envie rongeante ; une couleur papillon de nuit qui lui
descendait depuis la calvitie jusqu’aux paupières, puis jusqu’aux lèvres perdues dans les replis et les gouttelettes saumâtres. De toute manière, un spectacle qui n’intéressait plus Kokoï,
maintenant qu’il avait en tête la perspective de la préparation rituelle du thé.
« Bonne idée. Je m’en occupe. A propos, tu n’aurais pas vu le couvercle de la
bouilloire ? »
L’oubli de soi dans la quête de l’eau et des braises, voilà au moins un bonheur zen qui brillait au milieu de la
déroute généralisée, Tchéka et univers en naufrage.
Et alors, à l’instant où le mouton appointé allait répondre, la porte s’ouvrit brusquement, et un grand moustachu
du secrétariat général s’engouffra dans le bureau, imprégné de haut en bas par la suffisance et l’odeur de linge douteux qui caractérisent les miliciens chargés de tâches
intermédiaires.
Kokoï reposa sur le tabouret des interrogatoires le réchaud qu’il venait à peine de débarrasser de ses
cendres.
Une communication urgente du secrétariat général », dit le moustachu.
L’insolence lui sourdait par tous les pores. C’était tout à fait ce genre de petits bureaucrates pleins de morgue
qui complotaient avec la fraction du secrétaire Ranjith Mohideen, un œil toujours louchant vers les bulletins de santé de Wassko Koutylian. Un œil luisant d’impatience.
« Pour l’inspecteur Kokoï…
– Inspecteur-chef », rectifia sèchement Kokoï.
L’aigreur lui remontait le long des papilles, à cause de Mohideen, ce charognard, et aussi à cause de cette
interruption indélicate, la sérénité zen bousculée, aux oubliettes.
« Excusez-moi. C’est à propos d’un dénommé frère Müllow. Vous le situez ?
– Déjà lu son nom dans une note de service. Müllau, vous dites ? Un illuminé ?
– Quelque chose comme ça. Un petit-bourgeois qui propage des rumeurs contre-révolutionnaires, tout en pratiquant
la magie clandestine.
– Ah ! la magie clandestine… »
Deux secondes : Kokoï affectait d’être plongé dans une réflexion profonde. L’autre l’agaçait, il avait envie
de lui jeter en travers du gosier tout ce que lui-même digérait mal, toutes ces tables surchargées de dossiers, le quotidien minable, les armoires débordant de pièces à conviction, les
porte-bonheur suspendus, en fer-blanc, en cuivre, en plumes, les alambics, les casse-tête, les machines à écrire hors d’usage, les carabines d’assaut à canon court, inadaptées à la riposte en cas
d’attaque de francs-tireurs depuis le lointain sommet des arbres.
Une fenêtre claquait, remuant des senteurs de bambous, contrariant les plans d’une escadrille de papillons
orange.
« Pas si clandestine que ça, votre magie. La voilà qui déborde sur la place publique, saviez pas ? La
première sorcière venue peut rajouter quinze étages un immeuble de l’avenue Moskovski sans que la Tchéka soit capable ni de l’en empêcher, ni de l’imiter… Vous êtes bien sûr que ce n’est pas
nous, les clandestins ? »
Le moustachu et l’inspecteur s’entre-regardèrent. Une épineuse broussaille d’incompréhension séparait leurs deux
intelligences.
« Je ne sais pas », dit le moustachu. Un geste évasif, comme s’il avait été pris en flagrant délit
mensonge. « Donc, euh… ce frère Müllow a été tué la nuit dernière. On parle de meurtre maquillé en suicide. Bien entendu, la population accuse la Tchéka.
– Quel quartier ?
– Kolomenski, vers l’embouchure de la Fontanka : le quartier indonésien. Müllow avait une chambre sur
l’arrière d’un bar suspect.
– Le nom du bar ?
– Le Jane Austen. »
J’aurais dû m’en douter, pensa Kokoï.
Antoine Volodine, Un navire de nulle part (Raison et sentiments, « Sabotage de l’instant
zen »), Denoël, 1986.
- Vendredi 9 octobre, je serai à la soirée organisée par la librairie Atout-Livre (203
bis avenue Daumesnil dans le XIIe), aux côtés de Jérôme Lafargue pour son roman Dans les ombres
sylvestres.
- Samedi 5 décembre, je dédicace à la Librairie des Essarts-le-Roi, rue du 11 novembre (dès 11 heures le matin et 15 heures 30 l'après-midi).