Comme je ne suis pas un séducteur au petit pied, quand je prévois de faire le coup de la panne à une jolie fille, elles sont cinq pour moi tout seul, et ma voiture est un beau voilier qui fait naufrage sur une île déserte et paradisiaque. C’est ainsi que je me suis retrouvé tout seul sur une plage perdue, mais parfaitement au courant qu’en cherchant bien je retrouverais mes jolies compagnes. Bien entendu, j’avais tout prévu : j’avais emporté mon nain de jardin. Je peux tout lui demander. Ou presque, parce que le chemin pour retrouver Chris, il a quand même fallu que le fasse moi-même, et comme je n’étais jamais venu sur cette île, je ne m’étais pas avisé qu’elle avait échoué sur une île voisine. J’ai dû construire un radeau. Heureusement que, grâce à mon nain de jardin, je savais tout faire dans cette jungle, j’étais un bricoleur formidable, un sportif accompli, un logicien émérite. Je n’avais jamais besoin de me reposer, de manger, de dormir, de me laver ou de faire pipi. Et puis il a fallu retrouver Chris, et Chris, qui étaient dans l’intérieur des terres. (Oui, toutes mes camarades de navigation s’appelaient Chris, comme moi.) Ensuite j’ai dû construire un canot parce que Chris et Chris étaient encore sur une autre île. Quand nous avons été tous réunis, j’ai demandé à mon nain de jardin d’avoir les relations les plus affectueuses possible avec tout le monde. Eh bien il a fait en sorte que chacun ait les relations les plus affectueuses possibles avec chacun. Nous étions tous amoureux les uns des autres. Le problème, c’est que je n’avais pas pensé à la jalousie. Chaque fois que je voyais Chris enlacer Chris, ou bien Chris chanter la sérénade à Chris, j’en voulais terriblement à toutes les quatre et il fallait vite que j’aille demander à mon nain de jardin (que j’avais souvent du mal à retrouver dans les hautes herbes) de ramener nos relations à leur plus haut niveau. C’était fatigant. L’idéal, ç’aurait été que je m’isole avec Chris ou Chris, Chris, Chris ou même Chris pour filer tranquillement un parfait amour à deux. J’avais même une conque qui me permettait, selon l’air que j’entonnais, de convoquer soit toute ma tribu soit l’un ou l’autre de ses membres. Le problème, c’est que je me trompais toujours de Chris (et pourtant elles ne se ressemblaient pas : j’avais pris soin de varier au maximum leur genre, la couleur de leurs cheveux ou celle de leur peau). Et puis, j’avais beau faire, à chaque fois que notre amour réciproque avec Chris, Chris, Chris, Chris ou Chris était à son paroxysme ; chacune déclinait mes demandes en mariage en s’esclaffant. A la longue, franchement, ça devenait lassant.
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« L’ouragan emporte aussi le nom de l’orang-outan, et voici notre langue orpheline à son tour, car
le signe ne survivra pas longtemps au singe… » (p. 53)