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Sonde

Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /2010 11:15

buste d'olimpia maidalchini par alessandro algardiAprès ta mort, le masque bougeait encore. Ton corps crevé, pourrissant vert, omnia foe­tida, dans un réduit du Quirinal, veillé par les rats et deux bougies de graisse, les pieds plats, dépouillé jusqu’à la chemise, ton corps mas­quait encore mon pouvoir, les trente voyages en litière que je fis entre le Vatican et mon palais place Navonne, les papiers que je pris, que je camouflai, le liquide qui devait encore couler et passer le Tibre jusqu’à mon lit, coula.

J’ai partagé ton enclos puant, je t’ai main­tenu aux yeux du monde, maintenu vivant, trois jours de long, je t’ai tenu devant ma face à bout de bras par ma force, ma force seule, ma seule force, par ma force.

Je t’ai soutenu Didi, alors que tes traits s’ef­fondraient dans ta chair. Quelle épouse, quel amant, quelle mère, quel maître, quelle putain pourrait en dire autant ? Quel amour ?

Que la louve du Capitole tombe en mélasse sur les deux homoncules du fondement de Rome si je mens ! Rien en toi n’aurait été grand sans mon pouvoir, pas même ton nez.

 

Céline Minard, Olimpia, Denoël, 2010, p. 28-29

 

 

minardceline1Olimpia Maidalchini naquit à Viterbe le 26 mai 1592 – ou selon une tradition moins sûre puisqu’elle en fut la source, le 26 mai 1594 – de Sforza et Vittoria Gualtieri.

Son père fut un administrateur borné aux ordres d’un Gualtieri plus chanceux, et sa mère un tendron rose et blanc auquel ne manquait ni la cour ni la pourpre de Rome qu’elle situait aux confins du monde vivant. Leur société tenait dans trois rues et quelques relations en rapport à leur envergure, dont la plus influente était monsieur le curé et secondement le cousin Giulio qui portait les gants le dimanche. De pauvre culture et de médiocres moyens, les Gualtieri n’en connaissaient pas moins les usages, ils placèrent leur fille au couvent San Domenico quand elle eut passé sept ans. Elle y fut grossièrement alphabétisée sous la double férule des sœurs Orsola et Margherita Vittoria, et soit d’instinct soit pour avoir observé certaines contradictions entre la règle et son application, elle en conserva une grande méfiance pour les choses écrites. Cette instruction la dota des connaissances lacunaires propres à la noblesse du temps et de la faculté de se mouvoir avec grâce parmi les habits ecclésiastiques. La piquante désinvolture dont elle fit montre aux pâques de 1604 révolutionna Viterbe et lui valut deux jours de sermon. C’était son premier succès public et l’ivresse jalouse qu’elle vit dans les yeux des sœurs décida de sa vocation. Elle deviendrait sainte à Rome, pêcheuse d’hommes comme Simon, elle multiplierait les pains dorés et tous la suivraient, la servant comme une reine. Cinquante-trois ans plus tard, au seuil de mourir dans un palais déserté, elle se rappellerait ce vœu avec le contentement des esprits dont le destin s’est accompli.

 

Céline Minard, Olimpia, Denoël, 2010, p. 67-68

 

Décidément, j’aime les voix de Céline Minard. (Il paraît même que l’une de ses voix s’appellera Nathalie Richard le vendredi 19 février, lis-je ici.)

(Son portrait, bien sûr, est signé Olivier Roller. Celui de la papesse, Alessandro Algardi.)

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Dimanche 7 février 2010 7 07 /02 /2010 11:29

Nous voilà cependant aux abords du château – rappelez-vous. Pourtant nous n’avons pas marché plus d’une cinquantaine de mètres, vous pouvez me croire, nous ne sommes même pas sortis du village.

Près de l’entrée, une tranchée récente, étroite et profonde, n’est pas signalée. Cela me paraît bien imprudent, pour le coup je suis bien d’accord avec vous. Nous marchons maintenant le long de l’enceinte. D’ici, la vue est particulièrement dégagée. Je découvre en face de nous des valons et des coteaux ombragés d’arbres dont je n’aurais pas soupçonné l’existence. A divers endroits, parmi le moutonnement des feuillages sombres, émergent au loin des tours et d’autres corps de bâtiments anciens plus ou moins bien conservés. Je me demande lequel, parmi tous ces édifices, est le château qui, selon ma guide, attend ma visite. Je n’arrive pas à me pénétrer de l’idée que j’y suis déjà, à ce château, que je suis précisément en train d’en faire le tour.

Enfin, alors que précisément notre tour s’achève, mon regard se pose sur le château. De hautes colonnes de pierre grise me laissent perplexe. Elles sont assez semblables aux piliers d’une cathédrale gothique ; cependant, je n’ai jamais rien vu de tel à l’extérieur ; vous non plus à coup sûr. En effet, nous n’avons franchi aucun mur : seule cette forêt de colonnes supporte un toit si haut que je ne lève même pas la tête vers lui. La dame m’explique que l’édifice que je contemple a été érigé au-dessus du château proprement dit, lequel est à présent enfoui en dessous de la surface du sol. Je comprends que cette femme est une sorte d’archéologue : elle a elle-même dressé les plans du château enseveli, ce sont des plans en couleur d’une extrême minutie qu’elle me montrera si je le désire.

Nous voici de retour sur la place pavée. La beauté des lieux m’incite à parler : je raconte à la dame les circonstances dans lesquelles j’ai découvert pour la première fois cet endroit insoupçonné. C’était en voiture, rappelez-vous, lors d’un arrêt presque fortuit, pour déjeuner. La destination était alors bien plus lointaine. Où avez-vous déjeuné ? me demande-t-elle. Je lui indique l’endroit : l’une des maisons de vieilles pierres sur la place s’ouvre d’une large porte en arc de cercle. On la devine doublée d’une tenture sombre à l’intérieur, d’où sourd une lumière jaune. C’est un excellent choix, me dit-elle. Et voici à présent qu’elle insiste pour m’inviter à déjeuner, bien que nous soyons au cœur de l’après-midi. Je sais déjà que la cuisine comme le service sera irréprochable, mais tout cela, vous en conviendrez, est quand même un peu embarrassant.

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Samedi 6 février 2010 6 06 /02 /2010 15:28
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Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /2010 07:00
baignoires-hommes-dames.JPG

Une fois n’est pas coutume, me voici échangé ! c’est le premier vendredi du mois et les vases communicants entre blogs : mes Hublots accueillent L’employée aux écritures (chez qui vous me trouverez au travail aujourd’hui). C’est bien sûr Martine Sonnet, dont l’Atelier 62 reste dans notre souvenir.

 

Par les hublots, L’employée aux écritures voit sa vie mise en pièces d’eau. D’abord il n’y en pas : elle vient au monde à la campagne, il n’y a pas d’eau, seulement à la pompe sur le côté de la maison, alors les brocs, les baquets, les marmites et les lessiveuses sur le trépied au dessus des flammes dans la cheminée, et encore des casseroles posées sur le fourneau à bois. Elle grandit à la ville avec tout le confort, salle de bains avec fenêtre et baignoire (même si  seulement sabot dans laquelle se plier en quatre), et lavabo ; les carrelages tout autour qui ne montent pas assez haut : on éclabousse à côté. Les lessiveuses ça continue un certain temps, mais perchées sur la cuisinière à gaz. En vacances, longtemps elle retourne chercher l’eau à la pompe, et sa mère reprend le chemin du lavoir. Plus tard, au temps des étés d’étudiante passés à gratter le sol (ça la travaille, savoir si c’était du même tonneau la vie de bien avant, et même néolithique), obligée de camper sauvagement sur le chantier avec jerrycans d’eau remplis à la ferme et virée hebdomadaire le samedi après-midi aux bains-douches municipaux les plus proches ; le savon qu’on apporte au fond du gant roulé lui-même dans la serviette, et le berlingot de shampoing rose bonbon qui ne sert qu’une fois acheté à la caissière. Dans la vie du reste de l’année, il y a les pièces d’eau des autres, où ne fait que passer et reste toujours un peu gauche, s’ébouillante parfois faute d’identifier à temps l’eau chaude/l’eau froide, ne sait pas où poser ses affaires (la tablette déjà pleine) ni où faire sécher sa serviette ; et celles occupées en titre, qu’elle organise à sa mode. Déménagements réguliers et les salles d’eau vont du riquiqui au spacieux – les carrelages montent de plus en plus haut. Grand jeu de variables à l’œuvre : douche ou baignoire (et à combien on se met dessous ou dedans),  avec ou sans fenêtre (vasistas ou qui s’ouvre à l’espagnolette), robinets qui mitigent ou mélanges à faire soi-même, persistance ou non d’anciens standards de confort hygiénique incarnés par la présence d’un bidet, faïences blanche ou de couleur, géométrie variable du séchoir à linge, plus ou moins garni de bodys et grenouillères, évincés au fil des ans par les jeans et les tee-shirts. Toujours et partout, le tube néon et la glace au dessus du lavabo. Sauf que l’image renvoyée, toute buée dissipée : de plus en plus floue.

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Mercredi 3 février 2010 3 03 /02 /2010 16:18

Ce petit cœur qui me suit partout me sert à ramasser des objets utiles à ma mission. Je pourrais bien sûr le faire moi-même mais ça me prendrait plus de temps. Cependant je ne l’ai que pour une durée limitée. Quand je ne l’aurai plus, j’hésite à en prendre un autre : un écureuil aux grandes oreilles ne serait-il pas préférable ?

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Mardi 2 février 2010 2 02 /02 /2010 13:43

Ferie-Lespiau.jpg

elle faisait partie d’un couple qui s’ai­mait dans un hôtel de la zone surveillée. L’homme était inquiet, la femme pouvait être sereine ou nerveuse. Ils faisaient l’amour dans un nombre élevé de chambres. Il y avait aussi un homme qui dormait dans une pièce à côté, laissant la radio sur une mauvaise station. Sa pré­sence n’était pas prévue. Plans au télé­objectif, agrandissement de ses yeux. L’homme était allongé, le bras droit pris, étendu. L’homme n’était peut-être pas dans la pièce. Sa présence diffusait à travers la cloison, bruits, ronflements. Il s’agissait d’un homme ivre qui dormait contre sa petite radio saturée d’aigus

 

p. 20

 

la réalisation nette du plan allait ap­paraître à la fin comme une hallucina­tion, le produit de l’aventure entamée, son exécution. Le naturel demandait le plus de travail, retourné. En attendant défilaient des images volées d’un intérieur ou d’un autre qu’elle fréquentait régulièrement dans un échantillon de villes offertes à la négociation. La percep­tion s’accrochait au manteau, allant avec, en revenant, et ainsi de suite jusqu’à maculer le champ de vision dans lequel elle entrait, duquel elle sortait. Des fleurs sur sa chemise ou dans ses cheveux, telle gamme colorée de rubans, nuisaient souvent à l’attention

 

p. 43

 

dans le rêve de l’exécution, continuel­lement, le sexe était remplacé par un chiffre inexplicable, sans doute une date ou un code. Autant de jours passés sur une île constituaient une mission. Il y avait une offense et il fallait la réparer, ou le projet poursuivi par untel était jugé dangereux par ses pairs. Mais les tours étaient joués avant même d’en comprendre les règles, les participants, le décor. L’exécuteur gommait quelque chose, quelqu’un, et déjà tintait l’annonce sinistre d’une fin de partie dans l’éveil. Il était si difficile de se remettre de la mort d’un mot, d’une notion. En somme, chaque client avait droit à une vengeance sereine

 

p. 61

 

David Lespiau, Férié, Les Petits matins, 2010.

 

 

Attiré par une postface d’Emmanuel Hocquard, je suis tombé dans une étrange affaire – beau sujet d’enquête en effet pour le privé de Tanger. Il s’y passe quelque chose de voluptueux et / ou de criminel, peut-être, séduisant en tout cas ; mais j’ai beau essayer de régler la mise au point, rien n’y fait : victime des fleurs sur sa chemise, le fin mot me manque (agacement délicieux de ce qui feint de se donner). Le texte, en une soixantaine de blocs carrés comme des fenêtres (une soixantaine de jours ?), n’en montre pas plus qu’une fenêtre ; l’essentiel, sans doute, est hors cadre.

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Lundi 1 février 2010 1 01 /02 /2010 11:14

Quand on débouche d’un paysage dans un autre – rappelez-vous –, on est souvent un peu désorienté. Une dame d’un certain âge, peu soucieuse de coquetterie, pourra sans doute me renseigner ; qu’en dites-vous ? – De quel côté se trouve le village ? à quelle distance ? – Oui, me répond-elle, le château est bien de ce côté ; pour elle, je suis sur la bonne voie. Je me permets d’insister un peu : mais, le village ? Puis, me ravisant, je précise : les Monceaux ? Cependant, pour elle, c’est le château surtout qui offre de l’intérêt. Quant au village, elle daigne quand même me renseigner, d’un geste vague et sans enthousiasme : c’est par-là. Elle désigne une direction quasi opposée, pas exactement cependant, par-delà les champs. Un peu perplexe, un peu inquiet même, je regarde dans la direction indiquée. Au-delà des champs qui montent en pente douce, à peine à quelques centaines de mètres, je vois émerger des toits d’ardoise, et le clocher d’une église. J’y suis aussitôt.

Une place pavée, parfaitement tranquille, est bordée de maisons anciennes en pierre taillée. Ici encore, j’ai de quoi nourrir mon regard. Enviez-moi. L’église à ma droite, dont je n’ai pas encore eu l’occasion d’approcher, est très certainement une authentique merveille. Je n’aurais jamais cru pouvoir trouver si près de chez moi un endroit d’une beauté si véritable et si ancienne. Après tout, je ne suis sans doute pas à plus d’une trentaine de kilomètres de mon domicile.

La dame qui m’a renseigné est encore près de moi. Elle insiste pour que j’aille visiter le château. Je ne suis pas bien décidé, je lui réponds : le château ? pourquoi pas, une autre fois, un jour où mes enfants seront là. J’ai deux petits garçons, vous le savez ; ils seront enchantés de visiter un château fort.

 

(A suivre)

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Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /2010 14:21

wallabies à poilsIl me faut bien l’avouer : je maîtrise mal le français branché. Surtout quand c’est de l’anglais. Non que je connaisse si mal l’anglais, j’en ai fait un peu en fac : j’ai même lu Gulliver’s travels dans le texte. J’ai plus de mal avec l’anglais contemporain, on ne me l’a pas appris. En revanche, et heureusement, je suis assez féru de zoologie. Un peu surpris, donc, d’entendre des bipèdes parlants, assez à mon image d’ailleurs, se traiter eux-mêmes de wallabies. Le wallaby, comme chacun sait, est pour sa part un bipède assez peu disert, plutôt discret – même s’il y en eut un qui connut un grand succès sur le petit écran de notre enfance : « Skippy ! Skippy ! Noootrami-le wal-labiiii… » (Je ne suis pas bien certain en effet qu’il s’agît d’un kangourou, comme le veut la chanson. Je parierais bien sur un wallaby. A moins que ce ne fût un wallaroo.) Encore aujourd’hui, j’ai beau l’avoir compris, il me faut bien une seconde avant de saisir que sous la douce fourrure du wallaby se cache en fait un wannabe. C’est sous ce nom qu’on se désigne quand on veut être. Vouloir être ! Belle ambition. N’être pas, en effet, est une tragédie. Etre aussi, d’ailleurs ; c’en est une autre. Quant à choisir, n’en parlons pas. Cependant, certains wannabes, semble-t-il, en veulent davantage. Non contents de vouloir être ce qui est quand même déjà un beau programme, j’y adhère – ils veulent être quelque chose. (D’un coup j’adhère moins. D’ailleurs j’ai souvent l’adhésion difficile. N’aime pas ce qui colle, notamment les étiquettes. J’en ai collé, autrefois, par milliers, sur des bocaux de moules à l’escabèche ; croyez-moi : ça n’a rien de passionnant.) Par exemple, ils veulent être publiés. N’importe quoi. Ils ne le seront jamais, c’est évident. Personne, jamais, n’est publié. Dans le meilleur ou le pire des cas, c’est un sort qui est réservé aux livres, c’est même comme ça qu’ils deviennent des livres. L’auteur, ouf, reste personne, ou une personne, si vous voulez. Ou alors il devient autre chose qu’un auteur. Vouloir être, franchement, si wallabies sans fourrurec’est ça que ça recouvre… Un wannabe réussi, dix ans plus tard, n’est-ce pas ce qu’on appelle un has-been ? Vouloir être. Vouloir faire, plutôt ! Bon, c’est vrai que s’autoproclamer « wannado », c’est devenu moyen aussi ; excuse acceptée. Wannawork, alors ; parce  qu’œuvrer, franchement, il n’y a que ça qui compte. (Encore que buller, au fond, c’est pas mal non plus.)

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Samedi 30 janvier 2010 6 30 /01 /2010 14:26
chéri-bibi france soir

Il avait encore plus de mal avec le problème de ceux de ses personnages qui se mettaient en tête d’écrire. Sans compter Madame Cherbonnier, qui, Dieu merci, renonçait vite à son projet de roman autobiographique, il y avait deux candidats sérieux à l’écriture : au premier étage à droite le docteur Ménétrier et, au rez-de-chaussée, le neveu des deux vieilles demoiselles Bornichet. Ils écrivaient, tous les deux, longuement, quoique non sans mal. Mais com­ment leurs écrits avaient-ils pu être connus de lui et par lui révélés ? Escrivant s’embrouillait indéfiniment dans ce pro­blème : il pensait à des préfaces ou à des postfaces, des aver­tissements, des notes de l’éditeur ou autres épiceries de même farine. Ces procédés, il le savait très bien, étaient connus et pratiqués de longue date. Mais il lisait avec méfiance les textes qui en faisaient usage et craignait pour son roman la même réaction. D’autant qu’il aurait fallu un avertisse­ment séparé pour chacun des deux écrits ! Il prit parti pour deux solutions opposées, aussi arbitraires que brutales. Pour le docteur Ménétrier, il supprima tout bonnement ses écrits, n’en laissant subsister que les commentaires. Pour le neveu, il les présenta tels quels, sans souffler mot de la façon dont ils lui étaient parvenus. Et puis, était-ce vraiment ce qu’il avait écrit ? Avait-il seulement écrit, ce débile de Bornichet ? N’avait-il pas seulement cru qu’il écrivait, comme un homme qui rêve assis près de sa lampe ?

 

REZ-DE-CHAUSSÉE

 

J’aime bien lire le journal. Je m’achète France Soir deux fois par semaine, chez le marchand de journaux de la station de métro Vallier, où je passe, forcément, quand je vais au Perpétuel Secours. Le marchand com­mence à me connaître, à la longue, et de temps en temps il me donne en plus de France Soir un exem­plaire du France Dimanche ou du Radar de la semaine d’avant, qu’il n’a pas réussi à vendre. France Dimanche ressemble beaucoup à France Soir, sans Chéri-Bibi ni Juliette de mon cœur, mais avec, de temps en temps, des morceaux de romans en plus, avec des dessins. Mais je n’aime pas les romans, moi. Je préfère Radar, à cause des grandes photos qui occupent la première page. C’est dommage qu’elles ne soient pas en couleurs. Mais même en noir et blanc on comprend tout de suite ce qui est raconté à l’intérieur : des incendies, des tremblements de terre, et surtout des histoires horribles d’assassinats ou d’enlèvements. Dans France Soir, il y a moins de photos, mais il y a, tous les jours, du haut jusqu’au bas de la dernière page, Les aventures de Chéri­-Bibi, sur le côté droit, et Juliette de mon cœur, sur le côté gauche. Chéri-Bibi est bien affreux, comme il faut, avant de prendre la figure de Maxime du Touchais. Et Juliette est bien belle. Mais j’aime peut-être encore plus sa petite sœur, Ève. Elle est un peu folle, c’est sûr, et elle est trop jalouse de sa grande sœur. Mais elle est moins fière, elle ne refuse pas tous les amoureux. Peut-­être qu’un jour les bonnes religieuses du Perpétuel Secours me donneront assez d’argent pour que je puisse acheter France Soir tous les jours. Mais même sans acheter tous les numéros, je comprends quand même à peu près tout ce qui arrive à Chéri-Bibi, à la belle Juliette et à sa jolie petite sœur Ève.

 

Michel Arrivé, Un bel immeuble, Champ Vallon, 2010.

 

Le roman de Michel Arrivé est un romans, l’histoire de Joël Escrivant, marchand de voitures retraité et écrivain du dimanche qui voit son roman s’autodétruire au compteur statistique de son traitement de texte ; il était bien pourtant son Bel immeuble, plein de délicieux commérages de la cave au grenier – la littérature ne rend pas suffisamment justice aux commères ; plein aussi d’authentiques prétendants à l’écriture, comme cet adorable Bornichet du rez-de-chaussée, autre figure d’écrivain ; allez donc voir ce qu’il y a derrière, ces gens-là ont forcément quelque chose à cacher, ou quelque chose de caché.

PS : Et je découvre à l'instant une vraie critique d'Un bel immeuble par Philippe Didion, dans ses Notules dominicales n° 431 (à vendredi).

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Vendredi 29 janvier 2010 5 29 /01 /2010 06:31

Est-ce qu’on peut avoir plusieurs squelettes ?

– Oui, mais pas en même temps.

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Jeudi 28 janvier 2010 4 28 /01 /2010 06:45

photo BS Johnson

Invitation

(Cliquez sur l’invitation pour l’agrandir.)

B.S. Johnson, je le découvre seulement maintenant, grâce à Quidam (et je ne suis pas peu fier d’être publié dans la même collection !). J’attends d’être un peu plus disponible pour bien profiter de mon cadeau de Noël, mais j’ai bien envie aussi d’aller écouter Jonathan Coe en parler. En attendant, vous pouvez aussi lire ce qu’en dit leur éditeur – que dis-je, notre éditeur ! –, et l’article de Libération sur la biographie que J. Coe consacre à cet « éléphant fougueux » de la littérature.

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Mercredi 27 janvier 2010 3 27 /01 /2010 06:25

La route longe, sur sa droite, une étroite rivière. Ce m’est un bien agréable paysage, vous pouvez me croire, vous pouvez m’envier ; ce m’est un bien agréable paysage, même si la route à force n’est plus qu’un chemin de terre de moins en moins large qui réclame au conducteur quelques précautions, même si cette douce mais longue descente nous rapproche du niveau de la rivière (déjà je la vois de moins en moins bien, de plus en plus en biais), et que le risque d’une inondation de ce qui ne mérite plus d’être appelé la chaussée paraisse moins improbable. (Auquel cas forcément il faudrait s’arrêter – conduire dans l’eau n’est pas recommandé, comprenez-vous ? je tiens à ma nouvelle voiture –, il faudrait s’arrêter et continuer à pieds.) Cette rivière néanmoins, à peine visible désormais, reste encore une compagnie agréable.

Mais voilà que la route, ou plutôt le chemin, maintenant à peine carrossable, remonte brutalement en faisant un coude à travers champs ; la nature du sol d’ailleurs n’est plus la même, nettement rocailleuse à présent. C’est sans peine cependant que, équipé d’un sac à dos léger, je gravis cette butte.

Sans doute, à pieds désormais, ma situation est-elle plus précaire, direz-vous. La distance qui me sépare du village est peut-être encore considérable, même pour un bon marcheur. Il faut aussi que je me gare des quelques véhicules qui arrivent en sens inverse, à une vitesse souvent déraisonnable, eu égard à l’état du chemin. En effet une moto passe vraiment près de moi, un virage nous empêchait de nous voir. C’est peut-être amusant, pourquoi pas, de faire de la moto là-dessus, après tout.

 

(A suivre)

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Lundi 25 janvier 2010 1 25 /01 /2010 21:08
Klee.jpg

La lecture est cette histoire dont je suis le héros et même surtout l’Auteur, gardons la minuscule pour ces derniers devenus à leur tour simples personnages, juste retour des choses ; Balzac et ses comparses ne font plus les malins. La mienne a connu des hauts et des bas, je le disais l’autre jour, et même encore avant ; l’écriture bien sûr y est pour quelque chose, Beckett n’est pas innocent non plus dans cette affaire (c’est chez lui vous vous en doutez que Philœdipe a forcément trouvé de quoi faire son laïus de maîtrise) et quand plus tard de nouveau j’ai pu lire, c’est que débarrassé (croyais-je) de son influence j’étais enfin papa. Bref, contrat signé au printemps 2001, c’est non sans émotion et même appréhension que de nouveau je pénètre dans une librairie – c’était chez Legué à Chartres –, et feuillette dédaigneusement les premiers livres qui me tombent sous la main jusqu’à celui-ci. (Alors là vraiment il faut cliquer. Si, il faut.) Bref encore, c’est ce jour-là qu’Eric Chevillard, dont je n’avais jamais entendu parler (mais je n’avais entendu parler de personne, depuis longtemps j’étais ailleurs sans savoir où), est devenu un personnage de mon histoire de lecteur. Et non le moindre, car il a été le premier auteur contemporain à me faire sentir, snirfl, combien mon ignorance était nauséabonde, moi qui avais l’outrecuidance d’espérer des lecteurs (bon, c’est vrai, la publication, on m’y a un peu poussé, sinon…). Sa cuillère donc était si belle que j’embarquai l’argenterie, il faut dire que ce roman d’inaventures au héros absent (les Absences du Capitaine Cook, pour les paresseux de l’index) avait d’emblée tout pour me plaire. Non content de cette effraction dans ma vie pourtant confortable d’ex-lecteur repenti, voici qu’un an plus tard il récidive avec Du hérisson. C’était risqué, car je me suis tant roulé par terre en jouant avec celui-là, insaisissable peluche, que le coupable s’est retrouvé perché sur un vertigineux piédestal par mes soins érigé, chargé d’une mission quasi-prophétique aggravée par la filiation beckettienne avouée dans les Taupes, lisez donc Scalps ; bref ce gars-là était un inconscient : entre l’abîme sous ses pieds et le poids de sa charge, il ne savait pas ce qu’il risquait. Il lui fallait de larges épaules (je n’ai jamais eu l’occasion de les mesurer), était-ce un avantage pour conserver l’équilibre au sommet de son monument ? le Génie de la Bastille n’est pas si baraqué. De fait il a chancelé ; ma foi n’est pas inébranlable, c’est ce qui fait sa valeur. J’ai lu non sans plaisir le Vaillant petit tailleur, Oreille Rouge et Démolir Nisard ; je les aurais même volontiers trouvés très bons ; ils n’avaient qu’une tare à mes yeux : le nom de Chevillard écrit sur la couverture. De sa part, le livre refermé, j’attendais encore, plus, encore plus, j’avais faim ; un loup guette Chevillard au coin du bois : c’est moi. Et voici, il y a un peu plus d’un an, que disparut l’orang-outan ! A la place du grand primate roux, entre temps débarrassé du je dont il a pour l’instant fait le tour (c’était nécessaire, ce tour-là n’est pas si simple) par l’écriture quotidienne de l’Autofictif (interprétation toute personnelle : le je est si bien installé dans le rouleau du blog ; moi-même j’en abuse ici comme jamais dans un livre ; du blog, n’est-ce pas, je est le mot, le motif, le moteur !), apparaissait un Chevillard plus choral, témoin d’un monde posthume et déprimé, mon aruspice, mon prophète attendu : Ilinuk ! hurle-t-il aujourd’hui dans Choir, que je lis comme l’aggravation de Sans l’orang-outan, répondais-je l’autre soir à François Bon (qui lui, au moins, parle vraiment du livre de notre homme sans raconter sa vie) – et plus c’est grave, plus c’est grave de ne pas le lire. Il n’y a pas que moi qui le dis : lisez donc ce qu’en pensent Claro, Didier da Silva, puis allez choir enfin.

 

PS : Je comptais n’écrire ce billet que demain, et ne poster encore qu’un extrait ce soir, faute de temps ; l’élan m’a rattrapé, sale bête ; du coup j’ai fait la course avec, gagné ! c’est que je suis bien entraîné, et me voici avec en illustration un Paul Klee que je réservais à la page 240 de Choir ; celle-là vous la chercherez vous-même.

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Dimanche 24 janvier 2010 7 24 /01 /2010 19:14

Notre être nous encombre et nous importune. Nous ne cessons de le transporter ailleurs, plus loin, tout le jour nous lui cherchons une place où il se ferait oublier. Mais, dans Choir, il est partout visible, exposé. Ce crampon nous désigne encore dans le creux de sable où nous voulions nous cacher et nous voici bientôt par sa faute en patelle.jpgbutte à l’hostilité générale. La soif le fossiliserait, plutôt vivre donc, pour en finir.

 

Eric Chevillard, Choir, Minuit, 2010, p. 195.


(Moi aussi, je lis Choir.)

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Samedi 23 janvier 2010 6 23 /01 /2010 19:00

Bien sûr : tu peux augmenter le nombre de tes cœurs ; mais il faut d’abord que tu trouves des réceptacles pour les contenir.

Par PhA - Publié dans : Hublot des machines (Vie des hauts plateaux)
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Liquide, 17 avril 2009 (Quidam éditeur - diffusion CDE - distribution SODIS)
(échos)

Apparitions

- Samedi 12 et dimanche 13 septembre, je serai au Village du Livre de la Fête de l'Humanité.

 

- Dimanche 20 septembre, de 11h30 à 13h, je dédicace à Rambouillet, au Relays du Château, aux côtés de Pascale Petit pour Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir.

 

- Vendredi 9 octobre, je serai à la soirée organisée par la librairie Atout-Livre (203 bis avenue Daumesnil dans le XIIe), aux côtés de Jérôme Lafargue pour son roman Dans les ombres sylvestres.

 

- Samedi 5 décembre, je dédicace à la Librairie des Essarts-le-Roi, rue du 11 novembre (dès 11 heures le matin et 15 heures 30 l'après-midi).

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