C’est les vacances. Tout corps plongé dans un liquide subit de la part de celui-ci, une poussée exercée du bas vers le haut, et égale, en intensité, au poids du liquide déplacé, paraît-il. On va vérifier ça. Retour dans quelques semaines.
Samedi 23 mai,
à partir de 16 h,
présentation et signature de Liquide
à la librairie Labyrinthes,
passage Chasles à Rambouillet.
(A suivre) - L.Bassmann (2) - S.Beckett - Th.Beinstingel - G.Bergounioux (2) - A.Bertina - JL.Caizergues (2) - P.Chamoiseau -E.Chevillard (2) (3) - M.Cosnay (2) (3) - JL.Coudray - D.da Silva - M.Desbiolles - A.Dickow (2) - R.Federman (2) (3) - H.Frappat - Ph.Garnier - S.J.Gould - D.Grozdanovitch - Hergé - Homère - B.S.Johnson (2) - P.Jourde (2) - J.Lafargue - JMG.LeClézio - A.Lefranc - D.Mémoire - H.Michaux - C.Minard - H.Mingarelli - R.Morgiève (2) - Munoz et Sampayo - Ovide - P.Petit (2) (3) (4) (5) (6) - H.Pinter - V.Pittolo - C.Portier - N.Quintane - J.Sautière - E.Savitzkaya (2) (3) - M.Sonnet - R.Verger - A.Volodine - C.Wajsbrot -
C’est les vacances. Tout corps plongé dans un liquide subit de la part de celui-ci, une poussée exercée du bas vers le haut, et égale, en intensité, au poids du liquide déplacé, paraît-il. On va vérifier ça. Retour dans quelques semaines.
« Le carré est un rond qui a fait une tentative pour sortir de lui-même. »
« Les nombres sont d’une criante inégalité. »
« 10000 est plus célèbre que 12356. »
« Quand on me gifle sur la joue droite, je tends la joue gauche pour aggraver le cas de mon ennemi. »
« Tuer sa belle-mère est un acte irréversible. Heureusement, la laisser en vie est un acte réversible. »
« Les chiens sont intermédiaires entre les animaux et les hommes. Les animaux pissent sur quatre pattes, les hommes sur deux et eux sur trois. »
« L’homme est intermédiaire entre la vache et le singe. En effet, la vache a quatre pattes, le singe quatre mains et l’homme deux pattes et deux mains. »
« On dit que la taupe a mauvaise vue. Mais si on mettait un aigle dans une galerie de taupe, il n’y verrait guère mieux. »
REPONSES POSITIVANTES
« Qu’est-ce que l’enfer ?
Le paradis avec un soupçon d’inquiétude. »
« Pourquoi le sexe de la femme est-il moins apparent que celui de l’homme ?
Il a préféré la profondeur à l’apparence. »
DEFINITIONS MANQUANTES
« Caniche : Animal ayant les défauts du chien plus ceux du caniche. »
« Chien : Machine à engueulade à qui manque néanmoins la parole. »
TEXTES ANTI-LACUNES
« Les arêtes
Les poissons étant peu conséquents, ils ont des arêtes pour se défendre après leur mort. »
« Le perroquet
Le perroquet ne répète que les choses qu’il entend plusieurs fois. Autrement dit, le perroquet n’imite l’homme que lorsque l’homme imite le perroquet. »
« Logique de la baleine
Si la baleine respirait dans l’eau et non dans l’air, sa vie serait plus simple. Les poissons, qui ne sont pas aussi intelligents qu’elle, se tracassent beaucoup moins. Ce sont toujours les imbéciles qui se font le moins de souci. »
J’ai trouvé toutes ces belles choses dans les Pensées truquées de Jean-Luc Coudray, qui viennent tout juste de sortir aux éditions de l’Anabase.
Me voici malgré moi criminel, au point de nouveau de ne plus me reconnaître (d’ailleurs tout ici m’est étranger : cet appartement modeste en rez-de-chaussée, directement ouvert sur la rue, qui sent la toile cirée et la province à bicyclette ; ce soleil sur le carrefour désert ; et surtout ce corps, ce corps peut-être plus petit, peut-être plus jeune, indiscutablement autre). J’ai semble-t-il suivi un parcours exemplaire, sinon classique : de la fraude dans les trains de mes débuts probables, j’en suis maintenant à la grande contrebande, voire à la complicité de meurtre.
Bien sûr je ne suis pas seul responsable ; non, loin de là ; d’ailleurs ma mauvaise conscience relative elle-même me le rappelle – car j’ai honte, n’en doutez pas, j’ai honte de cette carrière dans laquelle je m’enfonce. C’est surtout de sa faute, la sienne : celle de celui que je n’ose appeler mon ami, celui qui pour moi n’a même pas de nom tant je suis attaché à lui. Ses moindres désirs sont les moteurs de mes actes : c’est lui qui veut qu’à sa suite je vole, ou pire ; lui qui ne voit pas à quel point tout cela m’est pénible, qui peut-être n’a pas les moyens de le voir.
Nous nous ressemblons, d’ailleurs ; me semble-t-il de plus en plus : la même silhouette trapue, la même coupe blonde au carré. Nous habitons ensemble, désormais nous partageons même – oserais-je vous le dire ? – la même femme. Pourtant lui se sent bien, visiblement, à l’aise. Moi non.
Regardez-moi ! C’est moi là-bas, en tout petit, à l’autre bout de la place du village, qui fait des galipettes contre le mur.
Si je me montre à vous de si loin, c’est pour que vous admiriez comment toutes les façades des maisons qui bordent la place décollent du sol à chaque fois que je heurte le mur : je suis un vrai petit tremblement de terre à moi tout seul. (Toutes les façades des maisons – mais pas les portes.)
Dragon
How are you do, nice meeting
to you, please and sat down.
How are your sister
and is her divorce
a husband, l’ll sorry to heard that,
is the weather so nice ?
I have took an old dog
on a veterinarian where she were done
better now, thanks from asking.
I’m understanding your majesty is had
from only the couple minute,
thank you being available with comment,
and granted me this interview.
No, no sugar inside of me
the coffee neither,
thanks to you, though.
Alexander Dickow, Caramboles, III, "a tale", Argol, p. 69
Passez donc faire un tour à la page 68.
Dans le livre les deux textes, français et anglais, se font face, se réfléchissent dans leur imparfaite symétrie (impossible de reproduire ça ici). On va chercher dans l’un de quoi dissiper le trouble produit par l’autre, et l’on trouve – de quoi rendre la mise au point plus illusoire encore.
Un peu plus (en fait, beaucoup plus) sur le Matricule des Anges, Sitaudis, Remue.net, Libr-critique et, coïncidence, chez Pierre Jourde dont je viens juste de lire l’œuvre du propriétaire. Alexander Dickow tient aussi un blog : Voix off.
Prince
Comment ça va, enchanté
à faire la connaissance, s’il te plaît
de vous êtes assise. Comment
vont votre sœur et est-ce
que son divorce le mari, je
me suis désolé l’avoir entendu,
quel beau temps fait-il ? J’ai emmené
une vieille chienne le vétérinaire
où elle allait mieux, merci pour
m’avoir demandé. Je sais
ta majesté n’a que quelques
minutes, merci d’être disponible
à toute déclaration et m’accordes-tu
l’entretien. Non, pas de sucre
du café en moi non plus,
merci grâce à toi.
Alexander Dickow, Caramboles, III "un conte", Argol, p. 68
N’oubliez pas de passer à la page 69.
Un beau matin d’hiver – une matinée de brume, quand la lumière du jour naissant se confond encore avec les halos des réverbères – un homme marchait le long d’un canal. C’était un homme non pas très âgé, mais usé par la vie, pour avoir dormi dehors et avoir bu trop de vin. Cet homme-là (mettons qu’il s’appelait Ali) n’avait pas de domicile, et pas vraiment de métier. Quand les gens le voyaient, ils disaient : « Tiens ! L’estrassier. » C’est comme cela que les gens du Sud appellent les chiffonniers qui vont de poubelle en poubelle et ramassent tout ce qui peut se revendre, les cartons, les vieux habits, les pots de verre, même les piles de radio qu’on recharge très bien en les laissant au soleil.
Pour ramasser tout cela, il avait une poussette-landau du temps jadis, avec une belle capote noire et des roues à rayons, dont une était légèrement voilée. Pour les objets volumineux, il avait une charrette à bras.
Ali se dirigeait vers le pont. C’est là qu’il habitait, et qu’il gardait tous les trésors qu’il avait ramassés durant la nuit.
Ce matin-là, Ali était fatigué. Il pensait à la bonne lampée de vin qu’il allait boire avant de se coucher sur son lit de cartons, sous sa couverture militaire qui l’abritait du froid comme une tente. Il pensait aussi au chat gris qui devait être endormi sous la couverture, en rond et ronronnant. Ali aimait bien son chat. Il l’avait appelé Cendrillon, à cause de sa couleur.
Quand Ali s’est approché de la tente, il a vu quelque chose d’inattendu : à la place du chat, il y avait un carton entrouvert, que quelqu’un avait déposé là. Tout de suite Ali a compris que ce carton n’était pas à lui. L’estrassier resta un moment à regarder, plein de méfiance. Qui avait mis ce carton là, sur son lit ? Peut-être qu’un autre gars de la chiffe avait décidé de s’installer ici, sous le pont ? Il avait laissé ce carton pour dire : « Maintenant sous le pont, c’est chez moi ».
Ali sentit la colère le prendre. Tout à coup il se souvint qu’il avait été soldat, autrefois, dans sa jeunesse, et qu’il était monté à l’assaut au milieu du bruit des balles. C’était il y avait bien longtemps, mais il se souvenait des battements de son coeur de ce temps-là, de la chaleur du sang dans ses joues.
Il s’approcha du carton, résolu à le jeter loin sur les quais, quand il entendit quelque chose. Quelque chose d’incroyable, d’impossible. Une voix qui appelait, dans le carton, une voix d’enfant, une voix de bébé nouveau-né. C’était tellement inattendu qu’Ali s’arrêta, et regarda autour de lui, pour voir d’où venait cette voix. Mais sous le pont tout était désert, il n’y avait que l’eau froide du canal, et la route qui passait au-dessus, où les autos avaient commencé à rouler.
Alors du carton sortit à nouveau la voix, claire, avec comme une note d’impatience. Elle appelait à petits cris répétés, et comme Ali tardait encore, les bras ballants, la voix se mit à pleurer. En même temps, Ali vit que le carton remuait, s’agitait sous les coups donnés à l’intérieur.
« Des chats ! » dit Ali à haute voix. Mais en même temps il savait bien que les petits chats qu’on a oubliés au bord d’un canal n’ont pas cette voix-là.
Il s’approcha encore, écarta les bords du carton avec ses mains noircies et gercées, et avec d’infinies précautions il en sortit un bébé, une petite fille pas plus grande qu’une poupée, si petite qu’Ali devait serrer ses mains pour qu’elle ne glisse pas, si légère qu’il avait l’impression de ne tenir qu’une poignée de feuilles.
« C’est elle, c’est l’enfant de sous le pont », pensa-t-il. (…)
De sa vie, Ali n’avait jamais rien vu de plus joli, ni rien de plus délicat et léger que cette petite fille, cette poupée vivante. Il la tenait dans ses bras, sans oser approcher d’elle son visage à la barbe hirsute. L’air froid qui s’engouffrait sous le pont envoya voltiger des papiers et bouscula le carton vide, et Ali tout à coup s’aperçut que le bébé était tout nu, et que sa peau était rougie par le froid, hérissée de milliers de petites boules à cause de la chair de poule.
Jean-Marie Gustave Le Clézio, L'enfant de sous le pont (2000) Édition Lire c’est partir.
Parce qu’hier les élèves de 3e passaient l’épreuve de français du brevet – et qu’aujourd’hui, il fallait bien le corriger !
(Mon scanner ne manque pas d’à-propos. J’ai tout de même corrigé pour rester fidèle à JMG, mais j’ai bien aimé sa proposition d’italiques : « Maintenant sous le pont, c’est chez moi ». Et on dit que les machines ne pensent pas.)
Et puis, comme l’année se termine, un dernier souvenir de mes 6e : ça s’écoute, et ça se lit.
TABLE
INTRODUCTION - page 9
ANSELME FILOSELLE - page 15
TOME I
ŒUVRES SCIENTIFIQUES
MON ŒUF - page 27
TOME II
ŒUVRES AUTOBIOGRAPHIQUES
QUEL ROMAN QUE MA VIE - page 33
TOME III
ŒUVRES ROMANESQUES
(ÉBAUCHES)
DESTINS DE FEU, roman fleuve en douze volumes - page 37
L’ŒIL ÉTAIT DANS LA BONDE - page 39
VIE SECRÈTE DE MANFRED VON FANFULLA,
GOUROU DES NÉO-ANDROMÉDIENS - page 43
LA GRANDE GUIVRE - page 49
FERNAND ET LÉON, roman du terroir - page 53
LES O’MALLEY, saga irlandaise
Chapitre I : Les couleurs de la passion - page 85
TOME IV
POÉSIES COMPLÈTES
POÈMES ANGLAIS - page 93
POÈMES A LA PRESSION - page 97
POÉSIE LÉGÈRE - page 105
TOME V
ŒUVRES PORNOGRAPHIQUES
ARIELLE, BENOÎT, TRISTAN ET LES AUTRES - page 109
NOTE - page 115
Telle est la table des matières de l’Œuvre du propriétaire, publié sous la direction de Pierre-Maurice Jourde-Roughol.
Ça ressemble à une pochade de brillant potache – c’en est une aussi ; mais pas seulement. J’ai du mal à m’empêcher d’y voir, traitée sur le mode rigolard parce que quand même, un avatar de la tentation de tout écrire – après tout, dans la Littérature à l’estomac aussi (dont on retrouve par-ci par-là la trace), il y a une ambition panoramique. (Faut-il préciser que la « tentation de tout écrire », je la trouve – la trouverais plutôt, au conditionnel à cause du même « quand même » – d’abord chez… moi ; et qu’évidemment, comme elle est un peu grosse pour ma paresse, je la partage volontiers avec qui veut ?)
J’avais parlé de Pierre Jourde comme d’un auteur à l’œuvre disparate (ou plutôt, j’étais heureux de trouver en Pierre Jourde un auteur à l’œuvre disparate), et je retrouve cette disparate à l’œuvre à l’intérieur même de cette Œuvre du propriétaire, réduite à l’échelle – vraiment réduite – d’un livre délibérément minuscule pour mieux contraster avec son prétendu contenu universel, image iconique et ironique de l’œuvre réelle de l’auteur : mon chien ne dédaignerait pas le manuscrit sur escalope de veau des œuvres du Propriétaire, cet auteur atteint d’un probable crétinisme alpin – dirait Josette Savorgnat, l’une des héroïnes de l’appareil de notes très fourni – fourni en bas de page par ce Pierre-Maurice Jourde-Roughol ; lequel, comme l’auteur presque homonyme de Pays perdu, pratique à l’occasion le « roman du terroir », si l’on en croit Fernand et Léon (j’aime beaucoup Fernand et Léon, et même Fernand et Léon) ; et fournit même à son double, avec la Vie secrète de Manfred Von Fanfulla, gourou des Néo-Andromédiens, l’embryon de ce qui deviendra la Cantatrice avariée.
Bien sûr c’est le versant farceur de l’auteur que l’on retrouve ici : naturellement la dérision naît de l’hiatus entre le désir d’être total et la conscience de son inanité. N’empêche, l’Œuvre du propriétaire éclaire probablement l’ensemble de l’œuvre : celle d’un auteur disparate qui écrit sur la disparition. (D’un coup je retourne aux quatrièmes de couverture, qu’en général je ne lis pas : « "C’est un pays perdu" dit-on : pas d’expression plus juste. » (Pays perdu) ; « Toute magie en avait radicalement disparu. » (L’heure et l’ombre) ; « La secte qui l’occupe y périclite depuis la disparition de son gourou. » (La cantatrice avariée)…)
L’Œuvre du propriétaire, de Pierre Jourde, est parue en 2006 chez L’Archange Minotaure.
Un entraîneur de foot est en visite dans mon jardin carré. C’est un homme de ma taille, un peu plus âgé que moi, aux cheveux abondants et grisonnants, légèrement trop longs à mon goût, au parler un peu rude des sportifs masculins. Il est soucieux, vraiment soucieux, agité même.
Il m’avoue avoir perdu son gant. Juste à ce moment, dans l’angle à droite de mon jardin, l’angle le plus proche de la maison, je vois quelque chose dans l’herbe : c’est blanc et bleu, et ça n’a pas sa place chez moi. « Ce n’est pas ça, votre gant ? » lui dis-je en lui tendant ce qui en effet est bien un gant épais, aux motifs un peu criards, semblable à un gant de ski.
Ce gant est bien le sien. Il vient de le perdre à l’instant, il a encore l’autre à la main. Cela cependant ne met pas un terme à son souci : cette perte récente n’est que l’image d’une autre, plus ancienne, plus essentielle – en d’autres termes : il a perdu son gant, il ne l’a pas retrouvé, et ce gant-ci n’est en quelque sorte que la confirmation de cette perte. Voilà ce que je crois comprendre. Je le lui explique, d’ailleurs, je sous-entends même que, peut-être, il pourrait s’agir d’autre chose que d’un gant, concernant l’objet de cette perte (et tout en disant tout cela, je ne suis pas peu fier de toute la finesse psychologique que je déploie devant lui.)
Et c’est alors que je remarque – peut-être même est-ce lui qui, négligemment, me l’a montrée, sans y accorder de réelle importance –, dans l’angle à gauche de mon jardin, le plus près de la maison, une chose rose et nue, un peu écœurante, d’une vingtaine de centimètres de long, qui manifestement me concerne. Je m’en approche pour l’observer : c’est une chose organique et morte, à présent je reconnais un fœtus ; je m’interroge : de quel animal de nos régions cela pourrait-il être la forme embryonnaire ? bien trop grosse pour un rongeur, je penche pour un chat (il me semble bien en reconnaître la forme), mais alors un très gros chat, ou bien un fœtus vraiment très avancé. Quoi qu’il en soit, sa présence, abandonné sur l’herbe de mon jardin, me laisse quelque peu désarmé.
Enlève toute cette pollution et c’est une ville entière qui, insoupçonnée jusqu’alors, surgira du sable.
Quelquefois, on cherche des yeux son appareil, quand un téléphone sonne à la télévision.
Duralex est plus gros, vu au fond d’un verre d’eau.
Tant qu’on dort sur un matelas posé à même le sol, on ne perçoit pas l’utilité de la table de chevet.
Pendant une période assez courte, les enfants on les poignées de porte à la hauteur de la tête.
Nathalie Quintane, Remarques, II « Maison », Cheyne, 1997 p. 25.
Suffirait-il que le plancher rejoigne le plafond pour qu’il n’y ait rien ?
Il est difficile de juger, tant qu’on est dans la pièce, si le plafond est bien parallèle au plancher.
La maison est trop grande pour passer par la porte.
Hormis le lustre, tout est assez loin du plafond.
Idem, p. 31.
Nous sommes sans doute en voyage organisé ; en tout cas, moi, pour ma part, c’est la première fois que je navigue en hovercraft. Nous sommes installés à l’avant, la coque et le pare-brise nous protègent des éclaboussures. Les passagers de l’arrière sont bien moins lotis : il n’y a là ni coque ni vitre, et les vagues à chaque fois submergent le pont. Bien sagement assis sur leurs sièges, des hommes jeunes en costume trois pièces sont trempés jusqu’à la cravate ; je n’aimerais pas être à leur place. Pourtant eux n’ont pas l’air de se plaindre, ils ne semblent pas davantage incommodés par une brise excessive ; en tout cas, s’ils le sont, ils ne le montrent pas. Quoi qu’il en soit, savoir que la présence d’adultes à bord est et restera une exception, qu’elle n’est que le fait d’une complaisance, que ce type de transports est en principe réservé aux enfants, tout cela laisse perplexe.
Il faut que j’allume ma lampe de chevet ; j’essaie (ou peut-être seulement je crois essayer), je n’y parviens pas. Forcément ! quelqu’un a débranché le fil ! d’ailleurs mon radio-réveil aussi est éteint.
Même loup, je ne sens pas les odeurs – mais ce n’est pas bien grave, car je les vois et je connais le code : orange celle des enfants, rose celle d’une fille disparue, verte celle de la statue d’argile, violette celle des spectres.
Il y a bien longtemps que j’ai senti pour la première fois que le livre ne serait jamais le livre – à cette conscience l’incompétence reconnue de la très jeune écriture a été d’une aide non négligeable –, mais plutôt (sans bien avoir alors les mots pour le dire) le moyen de figurer ce qu’il devrait être (et en disant cela encore je ne suis pas sûr encore de dire ce que je voudrais dire). C’est pour cela sans doute que par la suite la lecture encore adolescente des romans de Beckett, de Malone meurt d’abord puis davantage encore de L’Innommable m’a laissé de si durables traces (cet empêchement dont je me suis sorti comme j’ai pu). C’est pour cela qu’une lecture comme celle d’En attendant Esclarmonde, de Danielle Mémoire (que je découvre seulement maintenant, avec la gaucherie de celui qui vient d’attraper le train en marche), résonne par instant d’une façon si singulière.
Tu sais quoi ? Je me demande si, dans un autre ordre et avec d’autres phrases, je ne suis pas en train de recommencer la version précédente, qui s’est cassé les dents.
Non, je ne peux pas dire « la version précédente, celle qui s’est cassé les dents » : il y a eu plusieurs versions ; toutes se sont cassé les dents.
Si je m’étais rendu compte que j’aurais plusieurs fois à faire allusion à cette version, ou à celles qui la précèdent, j’aurais fait usage d’une autre formule que « se casser les dents ». Je ne me serais pas mise en position d’avoir à traîner si longtemps avec moi les dents cassées de mes versions.
p. 36-37
Si je demande à l’écriture de produire (de reproduire) quelque chose que je me représente assez exactement, alors cela arrive.
L’écriture est inexacte ; la langue l’est.
L’écriture est la langue vue.
L’écriture, la langue, est inapte à reproduire exactement ce que l’on se représente.
L’écriture (la langue) est indépendante : elle produit pour elle-même.
Tout au plus peut-on attendre d’elle qu’elle se maintienne dans la bonne direction, dans le bon registre, et qu’elle ait la bonne couleur.
L’écriture (la langue) ne donne que le genre.
Tu vois le genre.
Vous voyez le genre ?
L’écriture (la langue) dans son autonomie débouche sur un grand nombre de culs-de-sac.
Oui, l’écriture dit quelque chose ; oui, la langue ; et oui, la parole. Il est vain de croire que ce qu’elles vont dire sera justement ce qu’on a voulu leur faire dire.
Avec une pareille expérience, on est plus ou moins condamné au constructivisme.
On est plus ou moins condamné à la fiction, si l’on a souci de la vérité.
p. 59-60
Ce qu’Esclarmonde ne peut jamais finir de dire, ce à quoi, jamais, elle ne peut finir d’objecter, un auteur, appelé à s’évanouir après peu de pages, n’en dit que le commencement, comme étant, de lui, toute la vérité ; un second poursuit, et c’est toute la sienne, puis il s’évanouit; une objection qui se présente est la vérité d’un troisième ; une objection à l’objection, la vérité d’un quatrième…
Danielle Mémoire, En attendant Esclarmonde, POL, 2009, p. 148.
Quand j’écris « à suivre » en bas d’un billet, souvent d’abord j’écris A suivre, puis je me ravise, et j’encadre la formule magique des deux indispensables parenthèses : (A suivre). Didier récemment listait ses souvenirs de BD, moi-même il y a peu j’évoquais Muñoz et Sampayo ; tout ça me rappelle que oui, il faut que je dise un mot d’(A suivre).
Cette revue, je l’ai découverte à la fin des années soixante-dix, pendant l’adolescence ; elle-même n’était pas bien vieille. C’était mon grand frère qui l’achetait et qui avait la bonne idée de me faire partager ses goûts. On lisait (A suivre) d’abord pour Hugo Pratt, Tardi, Forest ; c’était l’époque de Corto Maltese en Sibérie, Ici Même, La Jonque fantôme vue de l’orchestre (ôtez-moi d’un doute : j’ai l’impression que cet album merveilleux, dû à la plume – ou plutôt au pinceau – de Jean-Claude Forest est un peu méconnu) et puis, comme un mois c’était long avant d’avoir la suite, on lisait aussi le reste. (Bon, c’est vrai : je ne crachais pas non plus sur les créatures de Manara, dont j’appréciais aussi à l’époque les récits spéculatifs – qui passent moins bien toutefois aujourd’hui pour le lecteur que je suis devenu.) Le noir et blanc plus noir que blanc du Bar à Joe m’effrayait et m’attirait à la fois (d’autres aussi en gardent le souvenir), mais j’ai bien fini par en pousser la porte et plus de vingt ans après j’étais encore dans les bars ; la dernière fois que j’ai rencontré Alack Sinner il venait d’être grand-père, et je me suis rendu compte que j’avais à présent l’âge qu’il avait lors de nos premières rencontres. Les nez en spirale ou en éclair d’Altan, je les trouvais bien un peu bizarres aussi au début, mais les petites bêtes qui grouillaient sur les personnages étaient si séduisantes, et la coiffure irréprochable d’Ada, dans la jungle comme à Macao, et les bandes-son et les commentaires décalés sous les vignette ! C’est dans (A suivre) aussi (ou dans Pilote, ou dans les deux en même temps que j’ai connu Régis Franc – mais pour le coup j’avais peut-être un faible pour celui de Pilote, et pour le Café de la plage). Je devrais en citer encore beaucoup d’autres mais vous savez comme je suis paresseux, après ça va m’en faire trop à relire alors je parlerai de Francis Masse et de ses Deux du balcon ; je crois bien que c’est là-dedans que j’ai entendu parler de Steven Jay Gould et de la néoténie pour la première fois – dont il reste des traces dans Par temps clair –, c’était de l’humour scientifique, quoi (je n’ai pas dit de l’humour de scientifique) ; mais ça rêvait beaucoup aussi. Et à propos de rêves, ou plutôt de cauchemars, le mot de la fin ce sera pour Imagex. Imagex, je n’ai jamais su si c’était un homme ou une femme qui signait comme ça ; j’ai souvent pensé que c’était une femme. Dans quelques numéros d’(A suivre) (qui pour le coup ne se suivaient pas), il y a une histoire étrange (achevée ? je ne m’en souviens pas), Colonie de vacances, racontée par une petite fille, dans son journal intime plein de fautes. La colonie est au bord de la mer. Il y a deux garçons de son âge avec elle. Les autres enfants, les monos, tout le monde a disparu. Disparu il y a tellement longtemps que les enfants depuis le temps auraient dû grandir. Au lieu de grandir, une queue leur pousse, et ils apprennent à voler. Sauf un des garçons, mais lui il peut faire tomber les avions de guerre qui passent dans le ciel.
Je sais qu’Imagex a publié sous ce nom un autre album, Mauvais rêves, chez Artefact (je le sais parce que je l’ai). Mais je ne sais rien de plus.
(A suivre) s’est arrêté en décembre 1997, je crois. C’est ma faute : ça faisait une dizaine d’années que j’avais perdu l’habitude de l’acheter.